21 août 2004
7. "lieu blanc" : le blank

"Il [le lieu blanc] ne se rapporte ni à la simple couleur, ni à la simple suppression des couleurs, mais à l'espace en général, à la mutité, au dépeuplement, aux lacunes définitives. Aux pures virtualités".
G.
Didi-Huberman, 2001, L’homme qui marchait dans la couleur,
Minuit, p. 42.

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Résumé
:

Blog 7 : "lieu blanc" : le blank

Spectral, le Lieu me hante...
Un effet de pan
Je serais bien en peine de dire pourquoi ce lieu est devenu le Lieu.
Bien après la « découverte » du Lieu, je fis un bien étrange rêve à la maison. Je rentrais dans une maison abandonnée, la visitais tranquillement, pour découvrir enfin qu’elle était habitée.
Hébété, je fus.
Il y a dans la paronymie (voir glossaire du blog : Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu) comme le constat d’une causalité effrayante, qui met en jeu la dialogique de l’intériorité et de l’extériorité. En latin, "intimus" est le superlatif de "interior" ; c’est ce qu’il y a de plus intérieur.
Si « Voir c'est toujours voir plus qu'on ne voit » affirme Maurice Merleau-Ponty (L'oeil et l'esprit, Gallimard, 1964, p. 23), alors qu'ai-je vu qui m'a provoqué comme un dessaisissement du moi ?
Il y a là comme un premier décentrement qui s'apparente à une hystérie du voir in vestigio *1 bien soulevée par notre ami Diou : « le fort se fait phore *2 » (Néblas : premier contact distant) :
« A ce point, je formulerai l'hypothèse de quelque hystérie du voir, du voir ou de l'entendre. Le scandale de la vision ou de l'écoute tient, pour moi, à un inassimilable, un scintillement proche de la sidération, de l'envoûtement, une provocation insistante qu'aucune contemplation, aucune lecture, aucune audition ne parvient à apaiser. (...) Vivre la radiance d'une oeuvre d'art, c'est frôler, disais-je, la déraison. C'est dans la fusion, s'exposer à perdres ses limites, à être comme englouti, dissous, médusé. C'est toujours, peu ou prou, côtoyer la folie du monde, fût-elle sublimée en des sortilèges exquis » (nous pointons cette fusion objet/sujet, ie. Néblas/moi).
Murielle Gagnebin, 1994, Pour une esthétique psychanalytique. L'artiste, stratège de l'Inconscient, PUF, « Le fil rouge », p. 35.
qui
rencontra l'interrogative spontanée
de Lucie, éleveur moutonnier de 72 ans, à mon adresse
lors de son passage à Néblas fin août 2002 en
plein orage :
« Qu’est-ce que vous êtes venus vous perdre dans ce trou ? (nous pointons)
J'ai dit précédemment comment se produisit en nous un dessaisissement, un blanc au sens de blank. « Le lieu devenait une hantise par le biais d'une sorte de persistance rétinienne. Longtemps, je me revois avoir le regard capté par la façade moussue et chevelue de front de gorge *3, qui frissonnait sous les assauts du vent. De retour dans le monde, je n'avais de cesse que de retourner contempler son image (visage ?) sur l'écran du PC... (blog 6 : « lieu blanc », fusion).
Seconde modalité de la fusion, qui doit être éclairée par les modalités du blanc.

Spéculaire, l'Image a sa part maudite...
Des modalités du « blanc » : du white au blank,
« Le blanc dans la symbolique commune, reste attaché à des idées de jeunesse et de pureté. Mais pour le peintre, il est beaucoup plus. Il peut être l’état du visible où le prisme se résume ; il peut être l’absence de toute couleur. Blanche est la toile écrue, comme le drap d’hôpital : la naissance et la mort s’y inscrivent. A cet égard, le blanc est l’opposé du jaune, qui est la couleur de la manifestation, l’acte de la lumière, l’évidence du soleil, tout ce qui permet la vie et le déploiement des couleurs. Mais le blanc peut-être aussi une absence : un attente et un deuil.
Aussi l’anglais dispose-t-il de deux mots pour désigner ce que le français n’appelle que du « blanc » : white renvoie à une couleur mais aussi à une substance, une corporéité : c’est la neige et le lait, ce qui calme et ce qui nourrit.
Blank en revanche renvoie à une négativité, c’est l’absence de couleur. Quand la mémoire défaille, on est victime d’un « blank ». Blanche est la voix qui s’angoisse. Blank le passage que l’on a gommé dans un texte ou une partition. Dira-t-on white ou plutôt blank le visage qui blanchit comme un linge sous le coup d’une émotion violente ? Blanche est l’architecture moderne réduite à sa fonction. Blancs aussi, souvent, sont les derniers tableaux des peintres qui ont mené l’abstraction à son terme : peu d’entre eux sont white ; beaucoup ne sont que blank ».
Jean Clair, 1996, Éloge du Visible, Gallimard, « Connaissance de l’inconscient », p. 180-181.
Ce blank « appelle quelque chose comme la surprise d'un ce-n'est-pas, un ce n'est-pas-possible ; il est un effet de désastre dans l'ordre du visible » (Georges Didi-Huberman, 1984, la peinture incarnée, suivi de Le chef-d'oeuvre inconnu par Honoré de Balzac, Minuit, p. 92).
Juillet 2003.
De retour au Lieu, je fus marqué par un second décentrement : j'aime arriver à Néblas en fin d'après-midi par temps de grisaille immobile, voire sous l'orage. On y ressent encore davantage la vacuité des lieux absentés de leurs néo-résidents en garde de leurs bêtes à cette heure-ci. C'est une vacance au sens de "vacare", être vide (de la chaleur recherchée par les vacanciers : exister aujourd'hui, cela signifier consommer), plus que des vacances... Et là, contre le front de gorge , la seule façade altière de la place forte, s'élevait de la douve sèche, en zig-zaguant, en divaguant, en rebroussant chemin, puis repartant en volutes blanches, une fumée.
Dans cette fascination oculis vestigare *4, que je retrouvais après un an d'absence, se rajoutait « un effet de détail : une quasi-hallucination, avec l'effet de réel qui lui est propre » (Georges Didi-Huberman, 1984, op. cit. supra, p. 93). Ce punctum *5 trouvait en moi un écho empathique et par-là, se frayait le familier, une sorte de contre-blank, qui apaise, qui nourrit provisoirement. Barthes a défini un autre punctum, « qui n'est plus de forme, mais d'intensité, c'est le Temps (...) ». Rien ne dit que cet écho se répétera... La perte menace là encore !
La
toponymie originelle a été dé-nommée :
le nom s'exhibe comme « sans nom », une
pragmatique de l’absence (Néblas, « brumes »).
Une des formes du blank durement expérimentée
durant l’été 2002 par mes amis bergers mis à
l'épreuve (l’été/Léthé
2002, à paraître) : « mutité,
dépeuplement, lacunes définitives, pures virtualités »
ont été au programme... d'un séjour
psychologiquement éprouvant durant une dizaine de jours. Eux
ont assumé cette désespérance durant tout cet
été « à l'envers »... Ils
méritent le respect.

Esthétique
« Etymologiquement, effacer vient de é-face, autrement dit dit ôter la face, ôter une face »
Colas Ricard, « Disparition, effacements... », http://colasricard.cineastes.net/t/disparion.html
« Photographier est
l'acte le faisant apparaître [Chronos, le Temps] dans toute sa
puissance ; vision insoutenable, brisant la temporalité de
l'habitude qui est celle de notre oeil chargé de langage,
masque figé dans l'instant, visage projeté dans la
mort, l'apparition photographique est une figure appartenant à
l'Éternel Retour ».
Philippe Despoix, « Persée désarmé, photographie, ou : Proust mythographe », Multitudes,
http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=569
« Ecrire, essauyer
méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre
quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui
se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou
quelques signes »
Georges Pérec, 1974, Espèces d'espaces, Galilée, p. 123.
« Chaque fois, et
c'est très fréquent, qu'un mot, ou qu'une phrase, a
deux sens possibles, il faudra reconnaître et maintenir les
deux; car la phrase doit être comprise comme entièrement
véridique aux deux sens. Cela signifie également, pour
l'ensemble du discours : la totalité des sens possibles est sa
seule vérité ».
Guy Debord, 1989, Sur les difficultés de la traduction de Panégyrique, in http://ironie.free.fr/iro_25.html
Comment figurer l'infigurable ? La notion même de re-présentation est bousculée. Pourtant, l'important n'est pas dans ce qui est figuré, mais dans le reste, dans ce qui ne l'est pas...
Néblas est le lieu même du vestige, du vertige. Autre parnonymie inquiétante.
Vestigatio, onis, f : action de rechercher, recherche. >
On s'attardera sur un photogramme *7 unique retravaillé sous logiciels bitmap dont on tentera de mener une ekphrasis *6.
« La
singularité du photogramme par essence unique prend la
multitude des images à contre-pied. Elle est une réponse
iconoclaste à la saturation iconographique ».
Jean-Philippe Baert et Lionel Dax, Supplément
du numéro 25, L'Art de l'Empreinte, IRONIE, Novembre
1997, http://ironie.free.fr/i_25sI.html
<>>
<> >
« Il
ne faut pas pratiquer pour autant un art de l'imitation de l'objet,
dit André Breton, le pape du surréalisme. Créer
un monde nouveau en instituant, entre les éléments
reprséentés, un nouvel ordre : c'est la voie qui donne
à l'esprit tout son essor ».
André Breton,
1934, Minotaure, n° 5, p. 9)
Image amphibologique *8 de l'effet de pan, en tant que « lambeau d'un plan » ET d' « effet du détail ».
Voici quelques bribes de cette
réflexion, au sens optique, réflexion qui a tout d'un regard au sens allemand de "Sich
besinnen" :
Jean Clair, 1989, Méduse. Contribution à une anthropologie des arts du visuel, Gallimard, collection « Connaissance de l'inconscient », p. 35.>
Une sorte de persistence rétinienne. Image-médium de l'indicible. Instantané, qui dit le choc du blank. Image vieillie, distordue qui subit un vacillement référentiel et perd son statut d'image cadrée, bien exposée. L'objet est fuyant, glissant, échappé dans son mouvement paradoxal.
L'abence de structure formelle, le cadre, redit l'absence de prélèvement dans la continuité référentielle : l'image est moins ancrée dans un « réel » que dans le psychique. Elle est spéculaire (renvoi à Soi comme un miroir, du latin speculum, miroir) et spectrale (« Ce qui menace »).
« Plutôt
qu'un bord ou une bordure, plutôt qu'un ornement d'extrémité,
il est la substructure du support et de la surface de
représentation »
Louis Marin, 1994,
De la représentation, Hautes
Etudes/Gallimard/Le Seuil, p. 346.
Il
est donc cadre-parergon, qui
recèle comme un désir de migration vers un ailleurs
:
<>Jacques Derrida, 1978, La vérité en peinture, Champ Flammarion, Tours, respectivement p. 66 et p. 63. >
Tentaculaire : la médusation en marche, une image « dévorée » par une perte, une dissolution du moi, un blank, une hallucination, un vertige fantômal des lambeaux d'un passé ?
Image apparaissante d'une revenance comme le suggère le retournement de l'image ("Spectral, le Lieu me hante...") qui pourrait faire croire (faussement) à l'adéquation rêvée entre voir et être vu ?
Esthétique de la déréliction plurielle.
« Ça » me regarde donc ».
Image plus érubescente, sang d'un désir, que sépia, forcément âgée.
Cramée : comme mon oeil brûlé. Décomposition de la couleur et fragmentation, le propre de la pétrification.
Et pourtant, la fumée contre le front de gorge ouvre la possibilité à l'Autre de refaire surface et suscite un écho empathique, comme un second décentrement. De l'étrange à l'étranger comme Autre de soi.

Glossaire 7
* 1. In vestigio : sur place, sans bouger.
* 2. Phore : Elément, du grec, pherein, « porter ».
*3 . Front de gorge : façade sous le vent de la frontière (opposé au front), qui offre un aspect monumental et abrite le pont-levis qui dessert la porte de la place forte.
<>http://www.atelierdesdauphins.com/histo/glosbast.htm >
*4.
Oculis vestigare : chercher des yeux. Renvoie à
in vestigio...
<>http://www.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-barthes/ENS-barthes.html>
6. Ekphrasis : « discours détaillé sur quelque objet », Michel Costantini, 1995, « Ecrire l'image, redit-on », Littérature,, N° 100, déc. 1995, p. 35.
*7. Photogramme : « Chaque image d'un film ». Sous Adobe Première, logiciel de montage vidéo numérique, il suffit de positionner le point de montage sur l'image à exporter (25 images / seconde en 720 x 576 pixels sous DV Pal Standard 48 kHz), puis de cliquer sur Fichier/Exporter le montage/Image et de choisir le format d'enregistrement (Tiff non destructeur). Le fichier est ensuite importé dans un logiciel de traitement bipmap.
<>*8. Amphibologie : « arrangement de mots ou d'images visant à les rendre équivoques, ambigus ou à double sens ». C'est bien dans l'optique de notre recherche de « devise » au sens d'Emanuele Tesauro (voir 3. Principes de ce blog). Le retournement de notre image participe de cette recherche de double sens.>
<>Pour une galerie de peintures amphibologiques, voir le site "Barbouille" de Daniel Fournier, http://membres.lycos.fr/fournierd/galerie1.htm >

Oculis : face à l'Image

« Cette image me fait penser à un morceau de puzzle d'une photo floue qu'il faut reconstituer pour avoir la réponse à l'énigme ! Elle me fait penser à un endroit vague que l'on ne connait pas bien ; on ne sait pas où l'on va ! Tout est trouble ! Comme un mystère !! »
<>Merci pour sa collaboration.>
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