Expérience du Lieu

Vivre le Lieu : une expérience esthétique dans un fort déserté d'altitude

14 août 2004

Néblas : premier contact distant

"C'est pourquoi il convient en permanence de tenir réveillé en l'homme ce qui est grand et de le convertir à sa propre grandeur. Car l'aliment essentiel ne lui vient pas des choses mais du noeud qui noue les choses."
Saint-Exupéry,chapitre XII , page 72, édition Folio de 1972.



Note de Xpl,

On ne rentre pas à Néblas comme dans un lieu touristique banal. C'est un lieu "autre", qui se mérite.
A chaque fois, c'est pareil, la transition est brutale entre la vie pressée et le monde immobile de ce vieux fort déserté et ré-investi difficilement par mes amis bergers Louis, Jacquou, Maurice, Seb, Robert,Christo. Décalé, je suis par cette expérience de vie doublée d'une forte expérience esthétique, que je poursuis depuis le quatrième été. On ne rentrera que progressivement dans le Lieu. Une mise à distance est donc nécessaire. Merci à Viou pour la sensibilité de son témoignage.

A suivre donc.



Mon cher Xpl,

J'ai été très touché par ton mail. Oui, je comprends parfaitement, du moins je le pense, combien cette lente et apparemment inéluctable mort de Néblas peut te faire mal. J'ai moi aussi été sensible à cette force des lieux et à cette empreinte indélébile que le vieux fort installe définitivement dans notre âme et dans notre imaginaire. Je sais l'importance qu'il a pris dans ta vie. Je l'avais compris avant de le connaître et notre petit séjour n'aura fait que confirmer ce que je pressentais. Il est bien plus qu'un lieu chargé d'histoire propice à de beaux travaux universitaires, il est pour toi le réceptacle et le porteur (le fort se fait phore) d'une symbolique puissante, à la fois fascinante et douloureuse. Peut-être pourrons-nous un jour en reparler, mais je sais que ce n'est pas facile.
 
Il se peut aussi que je fasse fausse route, induit en erreur par une vilaine manie qui m'invite peut-être à trop vouloir interpréter et chercher de toutes parts la présence du symbole, mais franchement, je ne crois pas.

Je t'imagine capable de jouer au loto rien que dans l'espoir de toucher un pactole qui te permettrait de racheter et de sauver Néblas. Ce serait assurément une merveilleuse histoire, mais qui en fait sauverais-tu vraiment, ce jour-là ?
 
D'autres peut-être seront un jour sensibles à l'étrange et austère beauté du site, d'autres qui viendront rêver sur ce qui ne sera plus qu'un amas de ruines, de couloirs effondrés, d'escaliers brisés, de voûtes éventrées au milieu des herbes folles battues par les vents. Le temps aura fait son oeuvre, aidé par quelques vandales (des adolescents surtout, au cours de quelques randonnées en altitude) qui n'auront pas supporté ce symbole de puissance, cette image rassurante et protectrice tout autant que sévère et dominatrice et que leur inconscient aura voulu détruire...
 
Je te souhaite une bonne fin de semaine avant un repos actif pendant les quinze jours de vacances. Je te contacterai à mon retour car nous partons ce samedi pour une dizaine de jours. Nous pourrions peut-être nous voir sur la fin des vacances. Je verrai avec grand plaisir tes travaux vidéo.
 
Bien amicalement
Viou


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Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu

"Effacer une partie de l'oeuvre, de l'image, c'est d'une certaine façon ôter une part de réalité à ce qui est représenté. (...) Effacer, c'est-à-dire atténuer ou gommer une caractéristique donnée, ce peut-être un peu paradoxalement donner du sens. Car celà revient à laisser du vide, du blanc, à créer une portion de silence dans une oeuvre. En d'autres termes, c'est laisser au spectateur (lecteur...) une place pour son propre imaginaire. C'est ainsi, donner plus de sens à une image, à un texte etc."

Colas Ricard, janvier 1998, maj. fév 03, "Effacer, matérialiser"
http://www.colasricard.net/t/effacer.html


Sur une paronymie * 1
(les * renvoient à un mini-lexique en bas de blog)

Atopos
, littéralement "sans lieu". Néblas sera ce lieu insitué géographiquement. Il n'a pas besoin de l'être. Il est le Lieu. La majuscule indique la figure au sens philosophique. On découvrira ultérieurement qu'il relève en fait de l'hétérotopie (M. Foucault).

Août 2001 : je "découvris" Néblas après plusieurs erreurs de navigation. Ce fut une révélation. C'était un soir. Je rencontrai des hommes simples, des bergers transhumants. Ce fut une "ligne de fuite * 2" au sens de Gilles Deleuze. Non une échappatoire, ni une fuite au sens commun.

 Je puis en raconter succintement le détail. Il m'en reste le sillage, l'écume.

Nous rentrâmes dans le fort de Néblas par un pont-levis branlant qui surplombe une douve sèche de 5 m. Le porche d'entrée m'enveloppa par son haleine acre. 1600 brebis dormaient dans l'arrière-cour. Cette odeur ne me quitta plus durant mes séjours moutonniers. La baignoire de la salle de bains aussi au retour... Puis, ce fut la plongée dans une coursive enténébrée. Parcours à tâtons. Une porte qui grince et là, une pièce noire allumée par des bougies vacillantes. Je me souviens encore la grande voûte comme un bateau renversé avec la fenêtre aux murs épais bouchée par des sacs de sel... Les hommes que je connaissais à peine s'engueulaient en dialecte piémontais. Je ne comprenais rien. Je me demandais où j'avais échoué. J'étais reçu sous un drôle de coupole. Maurice, le patron, la face large et un peu dégarnie, un physique à la Mussolini, sortit un cuisseau d'agneau d'un seau rempli d'eau et entreprit de le découper sur une souche avec une hache. Pan, pan, pan... Il jeta ensuite les morceaux dans l'eau d'une grande cocotte qui ronronnait sur une cuisinière à gaz en pente. Nous partageâmes ce bouilli d'agneau, qui me soulevait le coeur. Je n'osais non plus regarder la toile cirée, qui ne souvenait plus quand elle avait connu son dernier coup d'éponge. Les marques de verre de vin rouge dansaient sur la table formidablement encombrée d'un concert de verres, de bouteilles pleines et vides. Louis, qui boîtait de la hanche, prit son médicament dans son quart d'armée, noirci par les mélanges itératifs cafe/vin/café, entrecoupés de "brande". Je découvris que le lendemain matin, ce qu'était ce breuvage que Louis mêlait à son café, une eau de vie. Vous êtes vraiment réveillé après... Cette nuit-là, je dormis sous la tente, à l'extérieur du fort. Il pleuvait un peu. Je n'étais pas encore prêt à m'approprier le fort pour y passer la nuit...


Août 2004 : après beaucoup de réticences, j'ai envie de transcrire ce qui m'est arrivé et demeure encore une énigme personnelle.


Atypique, littéralement qui n'a pas de type déterminé permettant une identification, un classement. "Inclassable" dirait le classement de Canalblog.

Atopique, atypique, j'aime faire frotter les paronymies, surtout quand elles dégagent un surplus de sens. Ni vraiment journal intime, ni essai littéraire, mais une anthropologie de l'habiter ailleurs, une esthétique du lieu "déserté élu", un sentiment de désertude. Une problématique de la perte, qui point.



Ce que sera ce site de blog ?


Pas tout à fait un journal intime, mais des réflexions sur une esthétique *3 au double sens d'une expérimentation.
  • vivre une expérience, au sens d'un enrichissement personnel des savoirs, des aptitudes (sens 1) : j'ai beaucoup appris au milieu de gens de peu, notamment un détachement vis-à-vis des contingences matérielles et de la simplicité.
  • assumer un risque, comme un chimiste fait une expérience qui peut rater, au sens de se couper des autres, car ils ne comprennent pas. Et vous ne les comprenez plus (sens 2).
Les deux aspects sont inter-reliés : relater l'expérience au sens 1 peut conduire au sens 2, si celle-ci est par trop dérangeante parce qu'elle fait entrevoir un monde, qui dérange, qui n'a pas les mêmes valeurs, ou est trop intellectuellement exigeant...

Depuis, je n'ai eu de cesse que de chercher à comprendre, à me comprendre. J'ai dévoré beaucoup d'ouvrages de philosophie (Deleuze, Jullien),de poïétique *4 (M. Gagnebin), de phénoménologie et d'esthétique, notamment l'historien et critique d'art Georges Didi-Huberman. J'ai appris que j'étais tombé dans "la fable du lieu".

" L'artiste est inventeur de lieux. Il façonne, il donne chair à des espaces improbables, impossibles ou impensables : apories, fables topiques" écrit-il dans L'homme qui marchait dans la couleur.
http://www.leseditionsdeminuit.fr/titres/2001/homme-couleur.htm

On ne sera pas surpris si l'exigence sera la maîtresse exigeante de nos chemins de traverse. On tâchera d'en expliquer les termes les plus difficiles (en bas de page) : c'est le contrepoint de l'exigence. Faire partager nos découvertes, nos questionnements, faire prolonger cette ligne de fuite, être un commutateur... Tel serait le souhait avoué de ce modeste blog.

Un prochain blog précisera l'esprit dans lequel sera menée cette navigation, même si on efface dans le sens d'ôter une face, les coordonnées géographiques du lieu.

Les errances au long cours ont aussi leur logique : admettons que nous l'ignorons. Laissons-nous guider.

A suivre donc.


GLOSSAIRE :

* 1 Les paronymes sont des mots de sens différents, mais dont la forme est très proche (une presque homophonie) sans être identique.

* 2 Gilles Deleuze dans Dialogues, montre que "la grande erreur, la seule erreur, serait de croire qu'une ligne de fuite consiste à fuir la vie ; la fuite dans l'imaginaire, ou dans l'art. Mais fuir au contraire, c'est produire du réel, créer de la vie, trouver une arme".

* 3. L'esthétique "comme une dialectique de la présence et de l'absence" selon Murille Gagnebin, L'irreprésentable, ou les silences de l'oeuvre, PUF Ecriture, 1984, p. 7.

* 4. Poïétique ou "science qui étudie l'oeuvre artistique en train de se faire et les conditions de sa création".

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15 août 2004

3. Principes de ce blog

"Mais ces banalités signifient plus : le peintre ajoute au visible de nouveaux visibles, parce que lui seul, avancé imprudemment au bord extrême de la bouche d'ombre, guette et provoqie le surgissement d'invus dont aucun regard avant le sien n'avait su ni osé approcher la violente nouveauté. Chasseur d'insus insoupçonnés, le peintre quête dans l'obscur de quoi ajouter à la visibilité déjà disponible. Il tente de recevoir dans son acdre un nouveau venu, un vu neuf, et de l'y retenir en le réduisant sans reste à sa pure visibilité..."
Jean-Luc Marion, 2001, De surcroît. Etudes sur les phénomènes saturés, PUF, p. 83.



BLOG 3

Les choses invues *1

Tel le peintre, nous cherchons à opérer un dévoilement de choses que le "passager du vent" - ainsi dénommons-nous le randonneur pressé par son itinérance - ne percevra pas.

Nous avons opté pour l'immersion dans le Lieu. Comme on cherche à apprendre une langue étrangère, on s'exile, on part en terre étrange/étrangère. De passager du vent, on se mue en "revenant", sorte de co-résident temporaire du Lieu, toujours le même et pourtant, jamais identique (labilité du temps météorologique, des néo-résidents). C'est se faire l'habitant de l'intervalle à l'instar du résident secondaire :

"Ni indigène, ni étranger pour autant, le résident secondaire se loge en un séjour qui semble résulter de la conjonction illogique du provisoire et du durable. il s'inscrit dans un interstice paradoxal. D'ici et d'ailleurs, il est tout à la fois un passant qui reste et un habitant qui passe..."
Jean-Didier URBAIN, "Le résident secondaire, un touriste à part ?", Ethnologie française, XXXII, 2002, 3, p. 515-520, p. 516.


Vivre le Lieu en indifférence avec la météorologie - pluie, orages, brumes persistantes et averses continuelles comme durant l'été 2002 remarquablement pourri, vents froids - mais en consonance avec les néo-résidents bergers : manger avec eux, partager les vivres, les aider dans les soucis du quotidien si besoin.

Dévoilement d'un côté, effacement de l'autre. On oscille entre deux pôles. Une schizophrénie, un équilibre difficile à trouver. Je réalise mieux mieux mes réticences à créer un site... avant ce mois d'août 2004...



Comment sera présenté ce blog ?

Vivre le Lieu plusieurs saisons dans sa désertude peut susciter de la monotonie, voire de l'ennui, si ce n'est une tendance à l'introspection. On y séjourne dans un autre espace-temps. Tout se passe comme si l'objet "Néblas" était posé devant un miroir anamorphique *2 renvoyant de lui une image insoupçonnée, comme s'il "lâchait" des bribes d'indicible.

Dès lors, nous faisons nôtre la pensée forte de Balthasar GRACIAN :

"Plus la vérité est difficile d'accès, plus elle est agréable et la connaissance qui coûte s'estime davantage. Un objet qu'on nous dispute redouble notre désir de le gagner et l'on a plus de jouissance à sa conquête qu'à son abandon pacifique"
Balthasar GRACIAN, La pointe ou l’art du génie [Agudeza y arte del ingenio], Discours VI, p. 118, 1983, L’Age d’Homme/UNESCO.


C'est dire que cette recherche de la Vérité - l'atteindra-t-on jamais ?- a un coût intellectuel pour soi et pour Vous, Lecteur actuel ou futur...


Ce blog sera une manifestation esthétique, c'est-à-dire destiné à affecter les sens, si tant est que ce soit possible (revoir le sens 2 du précédent blog, sur le risque de l'expérimentation).

Désormais, nous pouvons jeter les bases de fonctionnement de ce blog : ces principes sont présentés séparément, mais c'est là manière artificielle. Chacun est inter-relié aux autres selon les principes de la complexité au sens d'Edgar MORIN. On constituera donc un système, une sorte de petite architecture au service de la compréhension de l'expérience du Lieu :


  • Dévoilement d'un côté, effacement de l'autre (voir supra et revoir Atopos dans le précédent blog ), tel est notre postulat, qui correspond à notre tiers-état, ni étranger (randonneur de passage), , ni "indigène" (néo-résident du fort). Ceci justifie notre choix de ne pas s'imposer dans la casemate-cabanon de mes amis. J'occupe en effet une casemate séparée, que j'ai baptisée par auto-dérision, "mon Ritz"... On y reviendra.

  • Recherche d'une esthétique iconographique,  une "belle apparence" (bella vista de Tesauro) : les images ne seront jamais livrées brutes. La révolution du numérique ne réside pas tant dans la facilité de prise d'imagerie et de développement, mais dans les formidables expérimentations que l'informatique permet. Point besoin d'un appareil photo numérique très onéreux pour réaliser de superbes clichés créatifs. En clair, point de salut, pour moi, sans un ordinateur, qui autorise son propre laboratoire de production. Une post-production, toujours dévoreuse de temps, sous Photoshop et d'autres logiciels est toujours menée, ne serait-ce que pour accentuer le fichier numérique. Ponctuellement, un retour sur expérience du travail créatif en-train-de-se-faire pourra être explicité dans les prochaines publications (renvoi sur des sites Web et des ouvrages, protocoles simplifiés de traitement du projet).

  • <>Publications sous la forme de thématiques-devises *3, les titres des articles qui n'auront désormais que quelques mots." La briéveté, explique Tesauro, comporte en elle plus de grandeur et de force, puisque même dans la menace, dans l'emportement, dans le commandement, quelques paroles obscures causent plus d'effroi qu'un long discours clair". Désormais, pour plus de lisibilité, chacun des blogs et des glossaires sont numérotés à partir du présent ("3. Règles et principes de ce blog"). Les mots-clés et les auteurs cités, les mots rares, difficiles, polysémiques (marqués d'une *) sont respectivement marqués en noir et en rouge afin de faciliter le repérage de l'essentiel.


  • Rigueur des renvois de citations, auxquelles le Lecteur pourra(it) se tourner (revoir le précédent blog pour notre souhait de "faire prolonger cette ligne de fuite"). C'est bien le moins que de tenter de donner envie delire ces auteurs qui ont contribué à mon éclairage de cette expérience du Lieu. De la même façon, on se refusera à glisser sur la pente d'un simplisme langagier : ici, pas de langage "sms", ni d'abréviation. Notre esthétique està ce prix. C'est une question de convenance langage / esthétique du projet. On sollicitera néanmoins l'indulgence du Lecteur pour les possibles fautes de frappe ou autres toujours possibles...


  • Ouverture et dialogue aux Lecteurs qui le souhaiteraient par les commentaires de bas du blog.

A suivre donc...



Glossaire 3 :


* 1. "Par "invu", nous entendons purement et simplement ce qui, de fait, ne parvient pas ou pas encore à la visibilité, alors que je pourrais de droit l'expérimenter [voir blog précédent pour ce mot] comme un possible visible" (définition courte de Jean-Luc Marion, p. 131, op. cit. supra en exergue).

* 2. "Une anamorphose est une image déformée qui retrouve ses proportions d'origine quand on la regarde sous un certain angle ou réfléchie dans un miroir adapté". On compte les anamorphoses cylindriques, sphériques, coniques.
> voir http://www.ac-grenoble.fr/lycee/LAB/jr2000/espace/pages/anamorph1.htm

* 3. C'est Emanuele TESAURO, qui explique que la finalité de la devise est "de rendre visible l'invisible". Il cite pas moins de trente et une "thèses" censées caractériser la perfecta impresa.
> voir Mireille BUYDENS, 1998, L'Image dans le Miroir, Bruxelles, la Lettre Volée, p. 134-137.

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4. Hétérotopie





Blog3_heterotopie

« Il y a également, et ceci probablement dans toute culture, dans toute civilisation, des lieux réels, des lieux effectifs, des lieux qui ont dessinés dans l'institution même de la société, et qui sont des sortes de contre-emplacements, sortes d'utopies effectivement réalisées dans lesquelles les emplacements réels, tous les autres emplacements réels que l'on peut trouver à l'intérieur de la culture sont à la fois représentés, contestés et inversés, des sortes de lieux qui sont hors de tous les lieux, bien que pourtant ils soient effectivement localisables. Ces lieux, parce qu'ils sont absolument autres que tous les emplacements qu'ils reflètent et dont ils parlent, je les appellerai, par opposition aux utopies, les hétérotopies » (nous pointons)

Michel FOUCAULT, Dits et écrits 1984, "Des espaces autres" (conférence au Cercle d'études architecturales, 14 mars 1967), Architecture, Mouvement, Continuité, n " 5, octobre 1984, pp. 46-49.

Voir http://foucault.info/links/documents.html



Blog 4 : hétérotopie
Note : ce blog inaugure l'inclusion d'une imagerie néblassienne, annoncée par le blog précédent. Merci au Lecteur d'avoir bien voulu patienter jusque-là...



Faut oser squatter cet endroit !" lança un randonneur, père de famille, en regardant le fort de Néblas (juillet 2004).


La « montagne » de Néblas au sens pastoral, quoique estive banale au sens de propriété communale, a permis la mise en place d'un dispositif spatial "autre", enraciné dans un lieu, le fort, où le fonctionnement banal de la société n'a pas court. Les néo-résidents du fort ont une existence saisonnière (de fin Juin à la fin Octobre) que le philosophe Canguilhem aurait dénommée - sans la dépréciation normative - "anomale", autrement dit inattendue, insolite...


Il nous faut explorer cette anomalité et la constituer en une hétérotopologie ou « description des hétérotopies », dont Foucault a brossé les principes. On l’associera aussi à la notion de « lieu blanc » (Georges Didi-Huberman) particulièrement pertinente et complémentaire.

On retiendra parmi les définitions de Foucault, celles qui semblent s’accorder à notre objet « Néblas » avec les pistes, qui pourraient faire autant de devises (voir Glossaire 3). Ce sont autant de jalons, de bornes milliaires, sur les chemins de traverse qu’on cherchera à emprunter au double de sens de :


  • Ouvrir une route nouvelle, une via rupta, pratiquer une anatomie au sens premier,

  • Prendre ailleurs et faire siennes des idées autres, au gré de lectures nouvelles, qui nourriraient notre intuition face à l’inapparent. L’acte de penser d’un dehors est une décision stratégique.


On ne doit pas considérer ce plan comme une clôture, qui s’accorde mal avec les caractères « autres » du Lieu et de notre « ligne de fuite » (voir Glossaire du blog « Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu ») :

« Un plan, cela s’appréhende de haut, comme dans le jeu d’échec ou comme lorsque nous cherchons un trésor à l’aide d’une vieille carte. Mais, ici, nous sommes à même le lieu de cette œuvre : nous adhérons trop à sa nouveauté pour en prévoir l’enjeu, la fin. Tant mieux. Cela nous obligera à éprouver notre regard dans son temps réel, qui est le temps de la surprise, du dessaisissement et, donc, à ne pas préjuger trop de ce que nous y verrons »

Georges Didi-Huberman, 1999, La demeure, la souche. Apparentements de l’artiste, Minuit, p. 11


D’autant que notre idéal du blog, à l’instar de l’écriture en Chine, est basée sur une obliquité discursive :

« l’idéal du wen est le plus souvent celui d’un texte détendu, « lâche », ondoyant, qui ne cherche pas à serrer un objet, mais en maintient la pregnance. Car un discours explicite est un discours clos, dont l’achèvement ne laisse plus rien à attendre, et qui, par conséquent, est stérile.Tout est dit, et c’est fini (…)

François JULLIEN, « Penser d’un dehors », Le Débat, N° 91, sept-oct. 1996, p. 167.


Enfin, plusieurs éléments esthétiques manquent : laissons-leur le temps et le lieu d’apparaître…



Quelles sont les mailles du dispositif de l’hétérotopie défini par Foucault, qui ont été retenues ici ?

Un dispositif borné

« Les hétérotopies supposent toujours un système d'ouverture et de fermeture qui, à la fois, les isole et les rend pénétrables. En général, on n'accède pas à un emplacement hétérotopique comme dans un moulin. Ou bien on y est contraint, c'est le cas de la caserne, le cas de la prison, ou bien il faut se soumettre à des rites et à des purifications. On ne peut y entrer qu'avec une certaine permission et une fois qu'on a accompli un certain nombre de gestes ».

Circonscription


Une hétérotopie de crise ?

« c'est-à-dire qu'il y a des lieux privilégiés, ou sacrés, ou interdits, réservés aux individus qui se trouvent, par rapport à la société, et au milieu humain à l'intérieur duquel ils vivent, en état de crise. Les adolescents, les femmes à l'époque des règles, les femmes en couches, les vieillards, etc ».

Lieu de (Re)Pli et approche mineure au sens de Deleuze, Backdoor (Porte dérobée, Trappe arrière), un interstice de mobilité au sens de l’architecte et urbaniste Stéphane Tonnelat, une hétérotopie de transgression ? (« heterotopie of crossing » du Gruppo Ulysses)…


Des emplacements incompatibles

« L'hétérotopie a le pouvoir de juxtaposer en un seul lieu réel plusieurs espaces, plusieurs emplacements qui sont en eux-mêmes incompatibles ».

Casemate-cabanon, Camp, Aridité


Une hétérochronie

« Les hétérotopies sont liées, le plus souvent, à des découpages du temps, c'est-à-dire qu'elles ouvrent sur ce qu'on pourrait appeler, par pure symétrie, des hétérochronies ; l'hétérotopie se met à fonctionner à plein lorsque les hommes se trouvent dans une sorte de rupture absolue avec leur temps traditionnel »

« Exfermés », l’été/Léthé 2002, Deaden


Pas de Glossaire 4

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17 août 2004

5. Design du site



« Qu'est-ce que, en effet, que l' « art » - en posant la question de la façon la plus générale comme de la plus concrète -, si ce n'est capter et mettre en oeuvre, au travers du geste, par l'agencement des choses, toute l'efficacité possible ? »

François Jullien, La propension des choses. Pour une histoire de l’efficacité en Chine, Seuil, « Essais », p. 106.



<>
Blogs publiés :

4. Hétérotopie
<>3. Principes de ce blog
<>(2). Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu
<>(1). Néblas : premier contact distant



Résumé :

Après avoir pris connaissance du Lieu -
un fort déserté et ré-investi des Alpes - selon un mode distant, le présent blog définit les « dispositions efficaces » propres à améliorer la lisibilité du site, et par-delà, sa compréhension.


Blog 5 : Design du site et « dispositions efficaces »


Il y a, semble-t-il, quelque risque d'incompréhension possible avec le dispositif anti-chronologique du Weblog *1, qui publie en tête de site, les dernières nouvelles : le Lecteur est précipité abruptement in media res *2.


Pour peu que le thème traité soit atypique et atopique (voir Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu), la confusion sera complète, le rejet immédiat.


On cherchera à déployer progressivement l'espace du blog par des sections, autant d'enchaînement d'étapes qui seraient des balises, ou sortes "d'amers *3 dans les brumes" pour reprendre l'excellente expression de notre ami Viou.


  • Logo du site : sert d'identifiant du site axé sur un espace « autre » avec ses deux composantes anthropologiques et esthétiques,

  • Exergue : cette citation référencée donne le ton du blog et permet la mise à distance intellectuelle nécessaire,

  • Titre : numéroté, il obéit au "principe de briéveté" de la « devise » selon Emmanuele Tesauro,

  • Résumé : court, il permet un premier pas plus facile au nouveau Lecteur,

  • Index des blogs : assurent le répérage des étapes déjà réalisées,

  • corps du blog : du texte, des références, des citations, qui développent la devise,

  • Esthétique : détaille ponctuellement la mise en oeuvre créatrice de l'imagerie, sa symbolique,

  • Glossaire : pour les mots nouveaux, difficiles, techniques,

  • A suivre : marque la fin du blog.




Esthétique :
Il fallait assurer au site une unité graphique, souvent dénommée "charte graphique". On décida de classer les amers en deux classes d'objets:
  • les "portes du site" : deux logos marqués par "l'émotion sacrée qu'évoque pour nous un noir très pur" et le "déploiement de l'espace" au travers de la thématique du seuil. Symboliquement, il s'agit bien de tenter de faire rentrer le Lecteur, mais aussi de lui signifier la fin provisoire d'un périple. Nous renvoyons à l'excellent article de Michaël La Chance, 2000, "T. Théoesthétique de l'obscur", Revue d'esthétique, 37, p. 75-81.

  • Les autres amers ("Précédents", "Résumé", "Esthétique", "Glossaire") se devaient de conserver une tonalité agréable en contrepoint du sujet pas toujours facile. On choisit le portrait d'un personnage, qui évoque le philosophe et l'expérience. On en modula les teintes pastel avec des graphismes, qui en assureraient facilement l'identification.


Glossaire :

*1. Sur le blog, voir « l'abc du blog », http://www.pointblog.com/abc/000032.htm

*2. In media res : procédé littéraire qui fait commencer un récit directement « au coeur des choses » : le Lecteur est ainsi projeté directement dans l'intrigue.

*3. Amer : objet fixe et visible servant de point de repère sur une côte (Le Robert). J'aime assez voir le fort de Néblas comme un vaisseau perdu, dans un autre espace-temps (voir Blog 4 : hétérotopie).






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18 août 2004

6 : « lieu blanc », fusion



Blog5_LieuBlanc

"Il [le lieu blanc] ne se rapporte ni à la simple couleur, ni à la simple suppression des couleurs, mais à l'espace en général, à la mutité, au dépeuplement, aux lacunes définitives. Aux pures virtualités".

Georges Didi-Huberman, 2001, L’homme qui marchait dans la couleur, Minuit, p. 42.


Blog5_LieuBlanc

Blogs publiés :

< style="color: rgb(51, 0, 255);">5. Design du site
4. Hétérotopie
3. Principes de ce blog
2). Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu
(1). Néblas : premier contact distant


Blog5_LieuBlanc <>Résumé :
Les premiers blogs se voulaient une mise à distance du Lieu, qu'on veut « atopique » (sans lieu précis pour ce site, qui le promeut comme Lieu). Le Lieu est foncièrement « hétérotopique » (un lieu « autre » selon la définition de Foucault). Quelques principes ont fixé
les bases de fonctionnement de ce blog, tant au point de vue des intentions, que du design vu comme un déploiement de « dispositions efficaces ». Le présent blog poursuit « l'invention » du Lieu en développement les modalités de la fusion : une première acception du « lieu blanc » peut ainsi être avancée.

Blog5_LieuBlanc


BLOG 6 :
« lieu blanc », fusion


Blog5_LieuBlanc

Néblas se cache aux importuns.

Il se fond sur une serre *1 d’un grandiose amphithéâtre,

Deux pistes de flanc y mènent.

Jusqu’au dernier moment,

Par le jeu de versants en festons,

Aucun de ses murs n’est visible,

Dissimulés par des glacis *2

Au-dessus de la limite supérieure du mélézin

Jamais place forte ne s'était autant fondue dans la nature.

Nul rempart crénelé,

Nul hardi donjon en débord.

« Voir sans être vu »,

Telle semble être sa devise poétique *3.

qui contribue au sentiment de désertude et d'étrangeté.

Forteresse privée d'ombre.





Lieu du coeur personnel, Néblas relèverait de la catégorie des lieux génériques :

« Le lieu susceptible d'offrir cette image n'est pas unique. Au contraire, si la dualité des échelles signifiées existe, c'est précisément en vertu du caractère quasi ubiquiste de la forme à l'échelle du territoire. Son identité s'efface derrière la forme générique à laquelle il appartient, tout comme le livre évoque la bibliothèque parce qu'il est l'élément de base dont elle est constituée. Convenons d'appeler cette forme un lieu générique ».

Bernard Debarbieux, « Le lieu, le territoire et trois figures de rhétorique », L'Espace géographique, 1995, p. 97-112, p. 99.


S'attacher à promouvoir une esthétique du dévoilement-effacement, c'est suivre d'abord Emmanuele Tesauro (note 3, glossaire 3) pour qui, l'image "est une création pure de l'esprit. Elle ne peut naître d'une comparaison mais du rapprochement de deux réalités plus ou moins éloignées. Plus les rapports de deux réalités seront lointains et justes, plus l'image sera forte, plus elle aura de puissance émotive et de réalité poétique".


Trois parentés obliques s'associent ici pour un concept, la fusion,

  • la montagne, une serre,

  • le chaton plat d'une bague précieuse, la forme dans sa circonscription quadrangulaire, elle ressort d’une anatomie, puisque la montagne a été ouverte (les « facettes » évoquée ci-dessus), puis remblayée une fois le glacis, la douve sèche et le fort établis,

  • et enfin le caractère organique de la dissimulation du fort, l’enchâssement, comme poétique.


« Un stratège doit tirer le meilleur parti de son caractère distant ou rapproché, en contrebas ou surélevé, accessible ou accidenté, à découvert ou resserré (…) Quelque soit l’aspect de la situation, le caractère coercitif de la situation peut et doit jouer dans les deux sens : à la fois positivement, en entraînant ses propres troupes à investir toutes leurs forces dans l’offensive ; et négativement, en privant les troupes ennemies de toute initiative et en les réduisant à la passivité. Si nombreuses qu’elles soient, celles-ci ne seront plus en mesure, compte-tenu du che, de résister ».

Huainanzi, chap. XV, p. 261, in François Jullien, La propension des choses. Pour une histoire de l’efficacité en Chine, Seuil, « Essais », p. 22.


Ainsi, la partie est à la fois entité et dépendance d’un Grand Tout via une qualité, l’enchâssement, qui en est le principe, modèle intelligent (archê).

Se conjuguent donc ici, « la convenance du tout (pulchrum), qui est conformité d’un objet à ce qu’il doit être (eidos), et la convenance de la partie (aptum), qui est la convenance d’un objet à un autre auquel il est relié. L’une est la convenance d’une forme à sa norme, l’autre la convenance d’une forme à ce quoi elle doit s’intégrer » (François Jullien, De l’essence ou du nu, Seuil, 2000, p. 115).


C'est bien dans ce retirement des limites (enchâssement, une des formes de la dissimulation) que le Lieu devient « lieu blanc » au sens de Didi-Huberman. Il produisit sur nous un dessaississement, un blanc au sens de blank. Le lieu devenait une hantise par le biais d'une sorte de persistance rétinienne.


Longtemps, je me revois avoir le regard capté
par la façade moussue et chevelue de front de gorge, qui frissonnait sous les assauts du vent. De retour dans le monde, je n'avais de cesse que de retourner contempler son image (visage ?) sur l'écran du PC...


Après les vues distantes (frontalité lointaine : blog 4,« Hétérotopie », verticalité : ce blog 6), le prochain blog se décalera vers le Lieu, image rétinienne rémanente. Cette expérience de la limite témoignera d'une perte, d'une absence, que l'imagerie devra assumer comme dé-présentation *4.



Blog5_LieuBlanc <>Esthétique
Comment représenter une esthétique du disparaître ?

Pareille aporie ne pouvait trouver son poros, sa solution que par affranchissement de la condition humaine d'étant pédestre. Ce n’est pas le moindre des paradoxes que d’avoir dévoilé le Lieu en le transmutant en or. Il émerge de brumes alanguies, mais ne sort pas encore totalement de sa réserve (patience, cher Lecteur, faisons connaissance…). C’est sans doute aussi - paradoxalement - pour le patrimonialiser « à ma façon » de manière distante (souhaiterais-je vraiment qu'il soit consacré comme haut lieu *5 ? On peut en douter : on pourra relire ce qu'en dit notre ami Viou : Néblas : premier contact distant).


Toute la difficulté était de mettre en image ce concept de fusion montagne/forme/enchâssement. On a joué sur la modalité de superposition des calques sous Photoshop afin de conférer une radiance au Lieu, personnage principal de ce site. De vestige, le Lieu est ostensiblement promu joyau. L'oeil est ébloui. Image déférentialisée, elle incarne, non une stratégie du faux, mais la mise en avant d'un pôle de la vision, l'attraction. L'autre volet en est la déréliction, la répulsion, la peur, l'horreur, l'immonde, la disparition, la mort.


On se souvient sans doute de ce traité vénitien sur la peinture, rédigé à la fin du XVI è siècle par Antonello. La couleur, sans cacher le dessin (car elle lui est subordonnée), « peut mettre le disegno *6 au secret » (Maurice Brock, 1987, p. 28, voir *2 du glossaire). La présente image participe de cette tentative de retrait par la colorisation et la vision d'Argos, peu habituelle au « passager du vent », qu'est le randonneur.


Blog5_LieuBlanc

GLOSSAIRE 5 


*1. Serre : "Echine, relief vigoureux et allongé (étym.: serare, qui ferme, protège, comme dans servir). Particulièrement interfluve à fortes pentes dans les Cévennes". Roger Brunet, R. Ferras, H. Théry, 1992, Les mots de la géographie. Dictionnaire critique, RECLUS- La Documentation française, p. 409.

*2. Glacis : « talus incliné qui s’étend en avant d’une fortification »(Le Robert). »Du bord au sommet du fossé. Nous devons toujours veiller à ce que le bord monte à une telle hauteur qu'il couvre toujours les flancs des bastions (...), qu'il aille en s'abaissant si doucement vers le glacis que l'oeil perçoive à peine cette pente ou déclivité, qu'elle soit telle que l'eau s'écoule toujours vers le glacis, que le bord soit nivelé de façon que d'un bout à l'autre depuis les défenses on découvre ( = batte) le glacis dans sa totalité sans qu'il y reste rien de caché », Maurice Brock, 1987, « Le secret du disegno dans la peinture et dans l'art des fortifications à Venise au XVIè siècle », p. 17-30, Le secret, P.U. de Lyon, Ed. Du CNRS, p. 24.

*3. Poétique : productrice en vue d'une fin (ici, la dissimulation).

*4. Dé-présentation : Convenons que l'image en général, la photographie est la présentation (matérielle pour une photographie) d'une absence (re-présenter). Alors, la dé-présentation serait paradoxalement la représentation qui met en jeu la problématique polymorphe de la perte, tout en conservant la possibilité de s'arrêter sur une image matérielle. L'image numérique tentera de servir de médium à l'indicible... Voir Christelle Reggiani, « Perec : une poétique de la photographie », Le cabinet d'amateur, http://www.cabinetperec.org/articles/reggiani/reggiani.html


*5. Haut lieu : « un élément d'un système d'expressions territorialement matérialisées d'un système de valeurs », Bruno Debarbieux, in Pierre Gentelle, 1995, « Haut lieu », L'Espace géographique, N° 2, p. 135-138. Le géographe Pierre Gentelle caractérise ainsi le « haut lieu » : distinction, idéologie, échelle, excellence, centralité et « altitude », proximité du Ciel, mise en scène de l'héroïsme, regard vers l'avenir ou le cosmos, concentration, accès, le sacré et le mythique, haut lieu pour moi, haut lieu pour moi, syncrétisme moderne, prestige et vestige. Voir aussi Mario Bédard, 2002, « Une typologie du haut-lieu, ou la quadrature d'un géosymbole », Cahiers de Géographie du Québec, volume 46, numéro 127, avril 2002, ww.ggr.ulaval.ca/cgq/textes/vol_46/no127/Bedard.pdf

*6. Designo : dans l'art de la Renaissance, ce terme n'était pas seulement le dessin, mais aussi comme «le « projet d'attaque militaire de la part de l'ennemi » et de « projet de tracé d'une enceinte fortifiée » (Maurice Brock, 1987, voir note 2 supra)






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21 août 2004

7. "lieu blanc" : le blank



"Il [le lieu blanc] ne se rapporte ni à la simple couleur, ni à la simple suppression des couleurs, mais à l'espace en général, à la mutité, au dépeuplement, aux lacunes définitives. Aux pures virtualités".

G. Didi-Huberman, 2001, L’homme qui marchait dans la couleur, Minuit, p. 42.



Blogs publiés :

<>6. « lieu blanc » : fusion
<>5. Design du site
<>4. Hétérotopie
<>3. Principes de ce blog
<>(2). Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu
<>(1). Néblas : premier contact distant


Résumé :

Les premiers blogs se voulaient une mise à distance du Lieu, qu'on veut « atopique » (sans lieu précis pour ce site, qui le promeut comme Lieu). Le Lieu est foncièrement « hétérotopique » (un lieu « autre » selon la définition de Foucault). Quelques principes ont fixé les bases de fonctionnement de ce blog, tant au point de vue des intentions, que du design vu comme un déploiement de « dispositions efficaces ». Après une première modalité du « lieu blanc » (la fusion), le présent blog, s'il se rapproche du Lieu, traite de l'infigurable qui trahit une expérience de la limite.


Blog 7 : "lieu blanc" : le blank



Spectral, le Lieu me hante...


Un effet de pan

Je serais bien en peine de dire pourquoi ce lieu est devenu le Lieu.

Bien après la « découverte » du Lieu, je fis un bien étrange rêve à la maison. Je rentrais dans une maison abandonnée, la visitais tranquillement, pour découvrir enfin qu’elle était habitée.

Hébété, je fus.


Il y a dans la paronymie (voir glossaire du blog : Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu) comme le constat d’une causalité effrayante, qui met en jeu la dialogique de l’intériorité et de l’extériorité. En latin, "intimus" est le superlatif de "interior" ; c’est ce qu’il y a de plus intérieur.


Si « Voir c'est toujours voir plus qu'on ne voit » affirme Maurice Merleau-Ponty (L'oeil et l'esprit, Gallimard, 1964, p. 23), alors qu'ai-je vu qui m'a provoqué comme un dessaisissement du moi ?

Il y a là comme un premier décentrement qui s'apparente à une hystérie du voir in vestigio *1 bien soulevée par notre ami Diou : « le fort se fait phore *2 » (Néblas : premier contact distant) :


« A ce point, je formulerai l'hypothèse de quelque hystérie du voir, du voir ou de l'entendre. Le scandale de la vision ou de l'écoute tient, pour moi, à un inassimilable, un scintillement proche de la sidération, de l'envoûtement, une provocation insistante qu'aucune contemplation, aucune lecture, aucune audition ne parvient à apaiser. (...) Vivre la radiance d'une oeuvre d'art, c'est frôler, disais-je, la déraison. C'est dans la fusion, s'exposer à perdres ses limites, à être comme englouti, dissous, médusé. C'est toujours, peu ou prou, côtoyer la folie du monde, fût-elle sublimée en des sortilèges exquis » (nous pointons cette fusion objet/sujet, ie. Néblas/moi).

Murielle Gagnebin, 1994, Pour une esthétique psychanalytique. L'artiste, stratège de l'Inconscient, PUF, « Le fil rouge », p. 35.


qui rencontra l'interrogative spontanée de Lucie, éleveur moutonnier de 72 ans, à mon adresse lors de son passage à Néblas fin août 2002 en plein orage :

« Qu’est-ce que vous êtes venus vous perdre dans ce trou ? (nous pointons) 


J'ai dit précédemment comment se produisit en nous un dessaisissement, un blanc au sens de blank. « Le lieu devenait une hantise par le biais d'une sorte de persistance rétinienne. Longtemps, je me revois avoir le regard capté par la façade moussue et chevelue de front de gorge *3, qui frissonnait sous les assauts du vent. De retour dans le monde, je n'avais de cesse que de retourner contempler son image (visage ?) sur l'écran du PC... (blog 6  : « lieu blanc », fusion).


Seconde modalité de la fusion, qui doit être éclairée par les modalités du blanc.




Spéculaire, l'Image a sa part maudite...


Des modalités du « blanc » : du white au blank,

« Le blanc dans la symbolique commune, reste attaché à des idées de jeunesse et de pureté. Mais pour le peintre, il est beaucoup plus. Il peut être l’état du visible où le prisme se résume ; il peut être l’absence de toute couleur. Blanche est la toile écrue, comme le drap d’hôpital : la naissance et la mort s’y inscrivent. A cet égard, le blanc est l’opposé du jaune, qui est la couleur de la manifestation, l’acte de la lumière, l’évidence du soleil, tout ce qui permet la vie et le déploiement des couleurs. Mais le blanc peut-être aussi une absence : un attente et un deuil.

Aussi l’anglais dispose-t-il de deux mots pour désigner ce que le français n’appelle que du « blanc » : white renvoie à une couleur mais aussi à une substance, une corporéité : c’est la neige et le lait, ce qui calme et ce qui nourrit.

Blank en revanche renvoie à une négativité, c’est l’absence de couleur. Quand la mémoire défaille, on est victime d’un « blank ». Blanche est la voix qui s’angoisse. Blank le passage que l’on a gommé dans un texte ou une partition. Dira-t-on white ou plutôt blank le visage qui blanchit comme un linge sous le coup d’une émotion violente ? Blanche est l’architecture moderne réduite à sa fonction. Blancs aussi, souvent, sont les derniers tableaux des peintres qui ont mené l’abstraction à son terme : peu d’entre eux sont white ; beaucoup ne sont que blank ».

Jean Clair, 1996, Éloge du Visible, Gallimard, « Connaissance de l’inconscient », p. 180-181.


Ce blank « appelle quelque chose comme la surprise d'un ce-n'est-pas, un ce n'est-pas-possible ; il est un effet de désastre dans l'ordre du visible » (Georges Didi-Huberman, 1984, la peinture incarnée, suivi de Le chef-d'oeuvre inconnu par Honoré de Balzac, Minuit, p. 92).



Du punctum

Juillet 2003.

De retour au Lieu, je fus marqué par un second décentrement : j'aime arriver à Néblas en fin d'après-midi par temps de grisaille immobile, voire sous l'orage. On y ressent encore davantage la vacuité des lieux absentés de leurs néo-résidents en garde de leurs bêtes à cette heure-ci. C'est une vacance au sens de "vacare", être vide (de la chaleur recherchée par les vacanciers : exister aujourd'hui, cela signifier consommer), plus que des vacances... Et là, contre le front de gorge , la seule façade altière de la place forte, s'élevait de la douve sèche, en zig-zaguant, en divaguant, en rebroussant chemin, puis repartant en volutes blanches, une fumée.


Dans cette fascination oculis vestigare *4, que je retrouvais après un an d'absence, se rajoutait « un effet de détail : une quasi-hallucination, avec l'effet de réel qui lui est propre » (Georges Didi-Huberman, 1984, op. cit. supra, p. 93). Ce punctum *5 trouvait en moi un écho empathique et par-là, se frayait le familier, une sorte de contre-blank, qui apaise, qui nourrit provisoirement. Barthes a défini un autre punctum, « qui n'est plus de forme, mais d'intensité, c'est le Temps (...) ». Rien ne dit que cet écho se répétera... La perte menace là encore !

La toponymie originelle a été dé-nommée : le nom s'exhibe comme « sans nom », une pragmatique de l’absence (Néblas, « brumes »). Une des formes du blank durement expérimentée durant l’été 2002 par mes amis bergers mis à l'épreuve (l’été/Léthé 2002, à paraître) : « mutité, dépeuplement, lacunes définitives, pures virtualités » ont été au programme... d'un séjour psychologiquement éprouvant durant une dizaine de jours. Eux ont assumé cette désespérance durant tout cet été « à l'envers »... Ils méritent le respect.



Esthétique

« Etymologiquement, effacer vient de é-face, autrement dit dit ôter la face, ôter une face »

Colas Ricard, « Disparition, effacements... », http://colasricard.cineastes.net/t/disparion.html


« Photographier est l'acte le faisant apparaître [Chronos, le Temps] dans toute sa puissance ; vision insoutenable, brisant la temporalité de l'habitude qui est celle de notre oeil chargé de langage, masque figé dans l'instant, visage projeté dans la mort, l'apparition photographique est une figure appartenant à l'Éternel Retour ».

Philippe Despoix, « Persée désarmé, photographie, ou : Proust mythographe », Multitudes,

http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=569


« Ecrire, essauyer méticuleusement de retenir quelque chose, de faire survivre quelque chose : arracher quelques bribes précises au vide qui se creuse, laisser, quelque part, un sillon, une trace, une marque ou quelques signes »

Georges Pérec, 1974, Espèces d'espaces, Galilée, p. 123.


« Chaque fois, et c'est très fréquent, qu'un mot, ou qu'une phrase, a deux sens possibles, il faudra reconnaître et maintenir les deux; car la phrase doit être comprise comme entièrement véridique aux deux sens. Cela signifie également, pour l'ensemble du discours : la totalité des sens possibles est sa seule vérité ».

Guy Debord, 1989, Sur les difficultés de la traduction de Panégyrique, in http://ironie.free.fr/iro_25.html



Comment figurer l'infigurable ? La notion même de re-présentation est bousculée. Pourtant, l'important n'est pas dans ce qui est figuré, mais dans le reste, dans ce qui ne l'est pas...

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Néblas est le
lieu même du vestige, du vertige. Autre parnonymie inquiétante.
Vestigatio, onis, f : action de rechercher, recherche.


On s'attardera sur un photogramme *7 unique retravaillé sous logiciels bitmap dont on tentera de mener une ekphrasis *6.


« La singularité du photogramme par essence unique prend la multitude des images à contre-pied. Elle est une réponse iconoclaste à la saturation iconographique ».
Jean-Philippe Baert et Lionel Dax, Supplément du numéro 25, L'Art de l'Empreinte, IRONIE, Novembre 1997,
http://ironie.free.fr/i_25sI.html


<>La faible définition de cette extraction (576 X 720 pixels) sous Abobe Première n'était en rien une entrave à des post-traitements expérimentaux en série (The Gimp, Photoshop et autres), qui devaient triturer l'image numérique pour l'amener vers une singularité déférentielle qui doit sa part au « divin hasard » et à une certaine connaissance des fonctionnalités logicielles...  Si les surréalistes avaient pu bénificier de la puissance de créativité de ces outils !
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« Il ne faut pas pratiquer pour autant un art de l'imitation de l'objet, dit André Breton, le pape du surréalisme. Créer un monde nouveau en instituant, entre les éléments reprséentés, un nouvel ordre : c'est la voie qui donne à l'esprit tout son essor ».
André Breton, 1934, Minotaure, n° 5, p. 9)





Image amphibologique *8 de l'effet de pan, en tant que « lambeau d'un plan » ET d' « effet du détail ».

Voici quelques bribes de cette réflexion, au sens optique, réflexion qui a tout d'un regard au sens allemand de "Sich besinnen" :

<>"Sich besinnen", explique Jean Clair, signifie la pensée, un mouvement de l'esprit, un allant. Il signifie aussi un retour, une répétition. (...) Besinnung contient le radical Sinn, c'est-à-dire le chemin, la route, le voyage, la direction (Weg, Reise) et le latin sensus, sentire, dont l'ambivalence sycho-physiologique se retrouve dans l'italien sentire : sentir, ressentir, toucher, épreouver une sensation, mais aussi comprendre ».

Jean Clair, 1989, Méduse. Contribution à une anthropologie des arts du visuel,  Gallimard, collection « Connaissance de l'inconscient », p. 35.


Une sorte de persistence rétinienne. Image-médium de l'indicible. Instantané, qui dit le choc du blank. Image vieillie, distordue qui subit un vacillement référentiel et perd son statut d'image cadrée, bien exposée. L'objet est fuyant, glissant, échappé dans son mouvement paradoxal.


L'abence de structure formelle, le cadre, redit l'absence de prélèvement dans la continuité référentielle : l'image est moins ancrée dans un « réel » que dans le psychique. Elle est spéculaire (renvoi à Soi comme un miroir, du latin speculum, miroir) et spectrale (« Ce qui menace »).

« Plutôt qu'un bord ou une bordure, plutôt qu'un ornement d'extrémité, il est la substructure du support et de la surface de représentation »
Louis Marin, 1994, De la représentation,
Hautes Etudes/Gallimard/Le Seuil, p. 346.

Il est donc cadre-parergon, qui recèle comme un désir de migration vers un ailleurs :

<>« [Le parergon] est ce qui n'est pas intérieur ou intrinsèque, comme une partie intégrante, à la représentation totale de l'objet mais qui appartient seulement de façon extrinsèque comme un surplus, une addition, une adjonction, un supplément » et « [le parergon] est ce qui ne se tient pas simplement hors d'œuvre, agissant aussi à côté, tout contre l'œuvre (ergon) ».
<>Jacques Derrida, 1978, La vérité en peinture, Champ Flammarion, Tours, respectivement p. 66 et p. 63.


Tentaculaire : la médusation en marche, une image « dévorée » par une perte, une dissolution du moi, un blank, une hallucination, un vertige fantômal des lambeaux d'un passé ?

Image apparaissante d'une revenance comme le suggère le retournement de l'image  ("Spectral, le Lieu me hante...") qui pourrait faire croire (faussement) à l'adéquation rêvée entre voir et être vu ?

Esthétique de la déréliction plurielle.

« Ça » me regarde donc ».

Image plus érubescente, sang d'un désir, que sépia, forcément âgée.

Cramée : comme mon oeil brûlé. Décomposition de la couleur et fragmentation, le propre de la pétrification.

Et pourtant, la fumée contre le front de gorge ouvre la possibilité à l'Autre de refaire surface et suscite un écho empathique, comme un second décentrement. De l'étrange à l'étranger comme Autre de soi.




Glossaire 7

* 1. In vestigio : sur place, sans bouger.

* 2. Phore : Elément, du grec, pherein, « porter ».

*3 . Front de gorge : façade sous le vent de la frontière (opposé au front), qui offre un aspect monumental et abrite le pont-levis qui dessert la porte de la place forte.

<> Pour un très utile glossaire de la fortification bastionnée,
<>http://www.atelierdesdauphins.com/histo/glosbast.htm

*4. Oculis vestigare : chercher des yeux. Renvoie à in vestigio...

<> *5. Punctum : Dans La Chambre claire, Roland Barthes (1980, Gallimard-Le Seuil, collection « Cahiers du cinéma »), appelle « ce point qui nous poigne et nous point le punctum, c'est de là que l'œuvre regarde le spectateur ». Dans son ouvrage Devant l'image (Minuit, 1990, pp. 310-312), Didi-Huberman souligne ce que le concept de "pan", propre à ses travaux sur la peinture, doit au punctum de Barthes. Contrairement au détail, le pan (ce mot est de Proust dans la Prisonnière : devant la Vue de Delft de Vermeer, Bergotte s'extasie et se répète, avant de mourir: "ce petit pan de mur jaune") est une zone de « défiguration » où l'image semble se défaire et renvoyer à la peinture elle-même. Comme le punctum chez Barthes, le pan a un grand pouvoir d'expansion sur le reste de l'image et comme le punctum encore, le pan a un effet médusant qui engloutit le regard du spectateur. Roland Barthes : parcours pédagogique pour les enseignants, Centre Pompidou, du 27 novembre 2002 au 10 mars 2003 - Galerie 2, niveau 6,
<>http://www.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-barthes/ENS-barthes.html

6. Ekphrasis : « discours détaillé sur quelque objet », Michel Costantini, 1995, « Ecrire l'image, redit-on », Littérature,, N° 100, déc. 1995, p. 35.

*7. Photogramme : « Chaque image d'un film ». Sous Adobe Première, logiciel de montage vidéo numérique, il suffit de positionner le point de montage sur l'image à exporter (25 images / seconde en 720 x 576 pixels sous DV Pal Standard 48 kHz), puis de cliquer sur Fichier/Exporter le montage/Image et de choisir le format d'enregistrement (Tiff non destructeur). Le fichier est ensuite importé dans un logiciel de traitement bipmap.


<>*8. Amphibologie : « arrangement de mots ou d'images visant à les rendre équivoques, ambigus ou à double sens ». C'est bien dans l'optique de notre recherche de « devise » au sens d'Emanuele Tesauro (voir 3. Principes de ce blog). Le retournement de notre image participe de cette recherche de double sens.
<>Pour une galerie de peintures amphibologiques, voir le site "Barbouille" de Daniel Fournier, http://membres.lycos.fr/fournierd/galerie1.htm




Oculis : face à l'Image

Cette section inaugure un nouveau dispositif interactif sans que la personne ait accès au présent texte : « Quel est votre ressenti face à l'Image unique de ce blog ? Répondez sans réfléchir ».


« Cette image me fait penser à un morceau de puzzle d'une photo floue qu'il faut reconstituer pour avoir la réponse à l'énigme ! Elle me fait penser à un endroit vague que l'on ne connait pas bien ; on ne sait pas où l'on va ! Tout est trouble ! Comme un mystère !! »


<>Mouton, 19 août 2004,
<>Merci pour sa collaboration.
<>
<>


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8. "Lieu blanc" : le blank II



<> Cher Lecteur,
L'informatique est facétieuse : le blog 7 s'est malenconteusement terminé par une parenthèse ouverte. je cite le fragment (en italique) :

Tentaculaire : la médusation en marche, une image « dévorée » par une perte, une dissolution du moi, un blank, une hallucination, un vertige fantômal des lambeaux d'un passé ? Image apparaissante d'une revenance comme le suggère le retournement de l'image (

comme si le transfert des données avait été "dévoré" dans le cyberspace. Je vous prie de bien vouloir excuser cette faille, ce blank bien peu esthétique... Il est temps de refermer cette parenthèse du Lieu blanc par cette apostille obligée...



Blog 8 : « lieu blanc » : le blank II (apostille obligée au blog 7)

  <>

Image apparaissante d'une revenance comme le suggère le retournement de l'image (« Spectral, le Lieu me hante), qui pourrait faire croire (faussement) à l'adéquation rêvée entre voir et être vu. Esthétique de la déréliction plurielle.

« Ça » me regarde donc ».

Erubescente plus que sépia.

Cramée comme mon oeil brûlé. Décomposition de la couleur et fragmentation, le propre de la pétrification.

Et pourtant, la fumée contre le front de gorge ouvre la possibilité à l'Autre de refaire surface et suscite un écho empathique, comme un second décentrement. De l'étrange à l'étranger comme Autre Soi.

En définitive, cette image se voulait expérimentale par le contrat qu'elle imposait au Lecteur forcé de voir « « Spectral, le Lieu me hante » avant « Spéculaire, l'Image a sa part maudite... », mais aussi sa réversibilité *9. L'envers ne serait-il pas en fait le véritable endroit ?



Glossaire 7 (inclus dans le blog 8)

* 1. In vestigio : sur place, sans bouger.

* 2. Phore : Element, du grec, pherein, « porter ».

* 3 . Front de gorge : façade sous le vent de la frontière (opposé au front), qui offre un aspect monumental et abrite le pont-levis qui dessert la porte de la place forte.

<> Pour un très utile glossaire de la fortification bastionnée,
http://www.atelierdesdauphins.com/histo/glosbast.htm

* 4. Oculis vestigare : chercher des yeux. Renvoie à in vestigio...


<>* 5. Punctum : Dans La Chambre claire, Roland Barthes (1980, Gallimard-Le Seuil, collection « Cahiers du cinéma »), appelle « ce point qui nous poigne et nous point le punctum, c'est de là que l'œuvre regarde le spectateur ». Dans son ouvrage Devant l'image (Minuit, 1990, pp. 310-312), Didi-Huberman souligne ce que le concept de "pan", propre à ses travaux sur la peinture, doit au punctum de Barthes. Contrairement au détail, le pan (ce mot est de Proust dans la Prisonnière : devant la Vue de Delft de Vermeer, Bergotte s'extasie et se répète, avant de mourir: "ce petit pan de mur jaune") est une zone de « défiguration » où l'image semble se défaire et renvoyer à la peinture elle-même. Comme le punctum chez Barthes, le pan a un grand pouvoir d'expansion sur le reste de l'image et comme le punctum encore, le pan a un effet médusant qui engloutit le regard du spectateur. Roland Barthes : parcours pédagogique pour les enseignants, Centre Pompidou, du 27 novembre 2002 au 10 mars 2003 - Galerie 2, niveau 6,
http://www.centrepompidou.fr/education/ressources/ENS-barthes/ENS-barthes.html

* 6. Ekphrasis : « discours détaillé sur quelque objet », Michel Costantini, 1995, « Ecrire l'image, redit-on », Littérature,, N° 100, déc. 1995, p. 35.

* 7. Photogramme : « Chaque image d'un film ». Sous Adobe Première, logiciel de montage vidéo numérique, il suffit de positionner le point de montage sur l'image à exporter (25 images / seconde en 720 x 576 pixels sous DV Pal Standard 48 kHz), puis de cliquer Fichier/Exporter le montage/Image et de choisir le format d'enregistrement (Tiff non destructeur). Le fichier est ensuite importé dans un logiciel de traitement bitmap.


<>* 8. Amphibologie : « arrangement de mots ou d'images visant à les rendre équivoques, ambigus ou à double sens ». C'est bien dans l'optique de notre recherche de « devise » au sens d'Emanuele Tesauro (voir 3. Principes de ce blog).
Pour une galerie de peintures amphibologiques, voir le site "Barbouille" de Daniel Fournier,  http://membres.lycos.fr/fournierd/galerie1.htm

<>* 9. Réversibilité : « qualité de ce qui est réversible, c'est-à-dire ce qui peut être retourné ».
Sur le réversible, voir Lola Greenwich, « En face de l'envers du monde ou La réversibilité comme moyen de suspens », http://lolagreenwich.free.fr/cadres/fr_memoire.htm



<>
Oculis : face à l'Image

Cette section inaugure un nouveau dispositif interactif sans que la personne ait accès au présent texte : « Quel est votre ressenti face à l'Image unique de ce blog ? Répondez sans réfléchir ».



« Cette image me fait penser à un morceau de puzzle d'une photo floue qu'il faut reconstituer pour avoir la réponse à l'énigme ! Elle me fait penser à un endroit vague que l'on ne connait pas bien ; on ne sait pas où l'on va ! Tout est trouble ! Comme un mystère !! »

<>Mouton, 19 août 2004,
merci pour sa collaboration.




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27 octobre 2004

9. De la circonstance : du Lieu au monde



De la circonstance

<>« Posture, imposture : la modernité est un carnaval, il s’agit de choisir son masque.
Nous voici revenus au bon vieux theatrum mundi de l’âge baroque ».

<>Christophe OnoDitBiot,
« L'imposture nous rend fous »
1

1 Le Minotaure, http://www.leminotaure.org/modules.php?name=News&file=print&sid=60 (consulté le 10 septembre 2004).


De la circonstance

Car nous portons l'espace à même la chair ».

Georges DIDI-HUBERMAN,

<>1992, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, Minuit,
Collection « Critique », p. 194.



Blogs publiés :

<>8. « lieu blanc » : le blank II (apostille obligée au blog 7)
7. "lieu blanc" : le blank
6. « lieu blanc » : fusion
5. Design du site
4. Hétérotopie
3. Principes de ce blog
(2). Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu
(1). Néblas : premier contact distant



Résumé :

Les premiers blogs se voulaient une mise à distance du Lieu, qu'on veut « atopique » (sans lieu précis pour ce site, qui le promeut comme Lieu). Le Lieu est foncièrement « hétérotopique » (un lieu « autre » selon la définition de Foucault). Quelques principes ont fixé les bases de fonctionnement de ce blog, tant au point de vue des intentions, que du design vu comme un déploiement de « dispositions efficaces ». Après une première modalité du « lieu blanc » (la fusion), le présent blog, s'il se rapproche du Lieu, traite de l'infigurable qui trahit une expérience de la limite. Ce Blog N° 9 rentre dans le Lieu, non pour l'explorer, mais pour "penser du dehors" : c'est l'histoire d'un poteau de bois, qui servira de prétexte à une mise à distance du Monde... Du Lieu au monde.


Blog 9. De la circonstance : du Lieu au Monde


De la circonstance

« Un lieu, souligne Jacques Lévy1, devient alors autre chose qu’un réceptacle, c’est un objet mais un opérateur actif que l’on peut utilement étudier comme une réalité singulière structurée par des habitudes et des rythmes, ayant une histoire, des pratiques et un devenir » (nous soulignons).

La fin d'un repas partagé avec Christo, berger de 45 ans, dans la sombre casemate-cabanon, m'avait permis d'observer une scène pas si banale qu'elle semblait l'être. Le caractère sans tain du plexiglas - une récupération comme beaucoup d'objets des pauvres moutonniers - de la fenêtre de la casemate-cabanon me permit de la photographier subrepticement, profitant d’une circonstance au sens courant :

« Ce qui se tient autour » (circum stare) à titre d'accessoire ou de détail, accompagnant ce qui serait l'essentiel de la situation ou de l'événement : « Particularité, élément secondaire qui accompagne, entoure, conditionne ou détermine un fait principal ».


Par sa trouée visuelle, la fenêtre justement définit une structure d'appel propice à l'inversion, à la spécularité : le regard se réjouit du dévoilement dans un mécanisme à double détente, qui unit plaisir et pouvoir. Elle est moins un détail du décor, que ce que Didi-Huberman dénomme un pan.


« Le pan se présente comme une zone d'intensité colorée ; il a, comme tel, une capacité « démesurée», non mesurable, d'expansion – et non d'extension – dans le tableau ; ce ne sera pas un détail [...] Ce sera un événement plus qu'un objet. Le détail définit [...] Le pan délimite moins un objet qu'il ne produit une potentialité : quelque chose se passe [...] On cherche le détail pour le trouver ; alors qu'on tombera sur le pan, par surprise, par rencontre [...] Il saute aux yeux [...]. [Il] disparaît d'abord comme il est apparu 2 ».



1 Jacques LEVY, 2003, « Lieu », Dictionnaire de la géographie et de l’espace des société, J. Lévy et M. Lussault (Dir.), Belin, p. 561.

2 Inspiré du punctum de BARTHES, le pan est un concept central des explorations esthétiques de DIDI-HUBERMAN depuis une quinzaine d'années, notamment dans « Au-delà du principe de détail », p. 80 et suiv., Phasmes. Essais sur l'apparition, Minuit, 1998. Citation issue de plusieurs ouvrages.


De la circonstance


Le "pan"

Une touriste se fait doublement photographier devant un panneau indiquant l'altitude (2000 m) devant le fort de Néblas (par égards pour mes amis moutonniers, un pseudonyme remplace le toponyme réel).


Vivre la marge, c'est quelque part se situer en-dehors du centre et de ses commodités. Pour mes amis bergers durement privés d'eau (on imagine ce que cela signifie en terme d'hygiène, de lessive...), la scène avait tout d'une mascarade. Une mise en scène doublement oublieuse et réversible : les beaux dehors colorés renvoient aux vêtements sombres, souvent issus des surplus militaires, et marqués par le rude métier des moutonniers.


Lieu d'immobilité, lieu d'invisibilité

« Ils avaient encore des visages, alors que nous n’avions plus guère à montrer que des masques 1 ».


Ces « passagers du vent », autrement ces touristes, qui passent, tels des éphémères, semblaient proches de ce que le jésuite aragonais Balthasar Gracián avait dénommé « gens de l'ostension² ». Cette femme qui entourait le poteau comme on enlace un amant avait de quoi susciter le sourire. Mes amis bergers ne s'étaient-ils pas servis récemment dudit poteau pour décharger une énorme souche de bois d'une camionnette ? Le poteau du Conseil Général en avait été déchaussé, la corde n'ayant pas cédé...


« L'ostension ne va pas sans l'escamotage, ni la « montre » sans la dissimulation2 ».


Sous la frivolité incorrigible du groupe, transparaît l'absence de regard d'abord pour le lieu d'histoire patrimonial, le front de gorge casematé sous le vent de l'ancienne frontière. Regarder, et (au-delà photographier), c'est prendre garde au sens ancien de « esgarder3 », avoir des égards pour une (in)habitation, un fort ré-investi par des moutonniers transhumants : un pont-levis sommaire, une fenêtre équipée d'un tuyau de cheminée (visible sur l'image), des chiens de bergers, du bois en cours de coupe, quelques outils au sol trahissent la précarité d'un squat, une « circonstance », au sens systémique :


« Une information extérieure qui ne peut être intégrée et qui joue en restant extérieure 4».

Durant mon dernier séjour, j'ai aidé Robert, patron moutonnier à s'installer dans le fort. Venu avec sa compagne, Jos, nous avons aménagé une petite pièce en demi-lune, un couloir de 2 m. de large au sol battu. Dans son fourgon, il avait amené une grande fenêtre, qui nous a pris 2 jours à installer dans son chambranle. J'ai dû faire une heure de route pour acheter des charnières qui manquaient. Avec du fil de fer, des clous, du ciment, j'ai fixé le cadre en chêne, en équilibre sur la fenêtre, qui domine de 6 m le fond de la douve. Rares furent les randonneurs, qui nous regardaient, voire nous saluaient. Transparents, nous étions face au Monde, qui passait en VTT, sacs à dos. Faisions-nous peur ?

Dans un monde de mobilité généralisée, un itinéraire de randonnée pédestre, marqué par des balises, doit être reconduit au système qui en a originellement conditionné la formation réelle et singulière, un système militaire de pistes et de forts retranchés. Ce balisage est opportun : l’adjectif latin opportunus dérive de l’expression ob portum… vers le port. L’adjectif est nautique à la base… Il s’agit du vent qu’on a dans le dos, qui vous pousse où vous voulez aller. Encore le vent...


Par la médiation d'un objet banal, un poteau, cette scène photographiée et la scène invue de la souche sont respectivement symboliques de pratiques spatiales qui s'ignorent : métrique en réseau d'un espace touristique qui se superpose à une métrique aréale, la territorialité moutonnière.


La glace sans tain symbolise bien le confinement des néo-résidents et donne à lire la dissymétrie que le dedans entretient avec le dehors. Elle creuse une faille insurmontable, qui réactualise le topos du theatrum mundi : on comprit que la scène c'est le monde, pas la scène.


D'un côté, l'espace clos de la casemate passive en demi-lune combine une atmosphère de vie intra-utérine, de cellule monacale, dans une pénombre de caverne platonicienne. Il s'accompagne de l'évanouissement des acteurs néo-résidents.


De l'autre, des « passagers du vent » du « grand extérieur » (Antoine Vitez) qui sont bien souvent oublieux d'un patrimoine et peu sensibles à la misère de marginaux d'un squat d'activités saisonnières. La misère de cette érème me point.


Communauté moutonnière masquée, car non « esgardée » d'un côté, « passagers du vent », qui obéissent au paraître, une caricature, un masque de l'autre. Une mascarade... Cher Lecteur, aie une petite pensée amicale pour ces gens quand tu déjeuneras en famille de côtes d'agneau au barbecue !


Le micro-espace social immobile du fort de Néblas est une hétérotopie invisible dans lequel le fonctionnement habituel de la société n'a pas cours. Il en va ainsi malheureusement des « lieux blancs5 » : « Il [le lieu blanc] ne se rapporte ni à la simple couleur, ni à la simple suppression des couleurs, mais à l'espace en général, à la mutité, au dépeuplement, aux lacunes définitives. Aux pures virtualités6». Un entre-deux labile, ignoré, un lieu adiré où ne loge pas le leurre aveuglant.


Il semblait important qu'une approche mineure au sens de Deleuze7 restituât toute « une architecture engagée dans son lieu, et qui par cela même déploie un milieu humain »8, autrement une « chôra » (ou khôra9), terme labile de la philosophie platonicienne. Néblas est bien un « lieu qui reçoit et [un] lieu qui sépare10 ». La chôra se distingue du « topos », simple enveloppe matérielle du lieu, à peine une belle ruine pour les « passagers du vent » qui ont interverti purement et simplement l'ordre d'importance de l'essence et de l'accident. Les moutonniers n'ont cure de la « montre » (l'altitude), leur univers et du poteau (ils en rigolent), une circonstance...


Christo ne m'avait-il pas raconté (extrait d'une vidéo AVI) :

- "Et la grosse souche ?" (question de Xpl) [déposée par le patron pour être tronçonnée pour le fourneau du cabanon]
- Christo en rigolant : "Il a voulu l'atteler au poteau, et le poteau, il est parti... (...) Le poteau, on l'a remis droit. Avec le vent, il est retombé..." (note : que le poteau soit droit leur importe peu...Ils ont trop de soucis dans leur quotidien. Un après-midi, je l'ai remis d'aplomb, calé avec des blocs de schistes).


Notes :

1 Jean CLAIR, 2002, Court traité des sensations, Gallimard, nrf, p. 71

2 Vladimir JANKELEVITCH, 1980, Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. 1. La manière et l'occasion. Seuil, p. 24.

3 Esgarder : ancien verbe français devenu «avoir des égards»; témoigner une déférence pleine d'attentions, de respect, d'estime (Quillet).

4 Denis RETAILLE, 1988, « Discontinuité catastrophique dans un système géographique. Les migrations au Sahel », Cahiers de Géographie de Rouen, n° 30, p. 67-84, p. 83.


5 Georges DIDI-HUBERMAN, 2001, L’homme qui marchait dans la couleur, Minuit, p. 42.

6 Pour DELEUZE, la majorité suppose un état de droit, une domination et la « norme « sociale. « L'approche mineure » entend étudier la minorité sans qu'elle soit frappée d'anormalité et de déviance.

7 Augustin BERQUE, 2000, Écoumène. Introduction à l'étude des milieux humains, Belin, p. 25.

8 Terme labile de la philosophie platonicienne, la chôra a cinq qualités : elle est réceptacle, mère, nourrice, ce en quoi il y les images des formes, siège, porte-empreinte, empreinte, Bernard SALIGNON, La Cité n'appartient à personne. Architectures. Esthétique de la forme. Ethique de la conception, Collection Des lieux et des espaces, Théétète Editions, Saint-Maximin, p. 68.

9 Bernard SALIGNON, La Cité n'appartient à personne. Op. Cit., p. 68.



Esthétique

Comment saisir une esthétique de l'éphémère ?

"Quand l'éphémère se couple à l'intensité d'un instant, il s'extrait du temps et, paradoxalement, s'inscrit dans l'éternité : par sa puissance d'évocation, il transmet une émotion... jusqu'à susciter un manque, persistant."
Karine DOUPLITZKY, "Ouverture", p. 7, "Eternel éphémère", Cahiers de Médiologie, 16, Août 2003

"Un mini-événement, jugé indigne de mémoire et qualifié d'éphémère, peut prendre un sens mémorable si, une fois relié à d'autres événements, similaires ou liés, il se met à entrer dans un dispositif qui va constituer une série, faire apparaître l'insistance d'un processus, peut-être un cas inaperçu ou un modèle de causalité"
Pierre MIQUEL "Eloge de l'anodin", p. 70,
"Eternel éphémère", Cahiers de Médiologie, 16, Août 2003


Saisir est bien sûr à prendre dans une double logique de sens : saisir l'instant en liaison avec d'autres, saisir l'instant dans le sens appropriation physique par la médiation d'un capteur CCD. L'éphémère appartient au champ sémantique de la disparition. Ce blog est bien dans la continuité des précédents tout en se rapprochant du Lieu...

Face à l'événement par définition improbable (sur le fait, il est "non-événement"), l'observateur doit pratiquer une philosophie doublée d'une pragmatique.

  • Philosophie de l'étonnement : l'expression est par essence pléonastique. Toute philosophie procède d'un étonnement fondateur. Ainsi, je ne pouvais que m'étonner du sort de ce poteau, qui avait eu une fonction plus utilitaire précédemment... (voir dialogue avec Christo plus haut). Logiquement, cet événement s'inscrivait dans la problématique de l'hétérotopie, que nous poursuivons depuis la création de ce Blog (voir 4. Hétérotopie et citation de Michel FOUCAULT, Dits et écrits 1984, "Des espaces autres"). Le normal se fait anormal ; l'anomal devient presque normal...

  • Pragmatique de l'instant instable à stabiliser et à s'approprier :  face à l'émotion jubilatoire de l'acte en train de se faire, la tentation est facile d'en jouir comme spectateur distant. Il faut vite s'en déprendre... afin de garder un "petit grain d'éternité" apte à être partagé avec l'Autre (Vous, cher Lecteur, que je remercie). La "logistique du bref" (Karine DOUPLITZKY, Ibid Supra, p. 19) impose une suspension de l'instant (partager le rire avec Christo), et donc une époché, la suspension du jugement.  En clair, disposer immédiatement du photoscope (toujours sur soi, à la ceinture) et se concentrer sur le cadrage et les choix techniques.

C'est à ce prix, que "la vision est donc le rapport unilatéral d'un clairvoyant invisible à un voyant aveuglé" (
Vladimir JANKELEVITCH, 1980, Je-ne-sais-quoi et le Presque-rien. 1. La manière et l'occasion. Seuil, p. 22).




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28 octobre 2004


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02 novembre 2004

10. Panoptique ?



< style="font-family: verdana,arial,helvetica,sans-serif;">              
« La circonstance où des hommes comprennent que quelque chose leur arrive et que ce quelque chose dépasse ce qui les entoure, ce qui est présent, ce qui est exploré. En lui devient manifeste le fait que tout n'est pas manifeste. Dès lors, en lui, la révélation n'arrive jamais à son terme – et, en principe, le soupçon du voilé et du non-apparent ne peut jamais être apaisé. Le monde se révèle comme une entité composite, faite d'évidence et de mystère »,

Peter SLOTERDIJK, 2000, La Domestication de l'être,  Mille et une nuits, p. 67.



Blogs publiés :
9.
De la circonstance : du Lieu au monde

8. « lieu blanc » : le blank II (apostille obligée au blog 7)
7. "lieu blanc" : le blank
6. « lieu blanc » : fusion
5. Design du site
4. Hétérotopie
3. Principes de ce blog
(2). Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu
(1). Néblas : premier contact distant


Résumé :

   Les neuf premiers blogs se voulaient une mise à distance du Lieu, qu'on veut « atopique » (sans lieu précis pour ce site, qui le promeut comme Lieu). Le Lieu est foncièrement « hétérotopique » (un lieu « autre » selon la définition de Foucault). Le dernier N° 9 rentrait dans le Lieu, non pour l'explorer, mais pour "penser du dehors" : c'est l'histoire d'un poteau de bois, qui servit de prétexte à une mise à distance du Monde... Du Lieu au monde. Le présent blog réfléchit à l'impossible saisie des choses à partir du concept de panoptique (Bentham, Foucault), mais aussi de l'esthétique (Didi-Huberman) et de la phénoménologie (Marion) : on a tenté de rendre compte du Lieu dans sa circonscription la plus étroite, ici l'inscription matérielle marquée par son caractère informel : un espace public déserté ré-approprié saisonnièrement. Deux cartes sont présentées.

Blog10. Panoptique ?




De l'impossible saisie des choses


« In Foucauldian terms heterotopic spaces can be considered the blind-spots in the gaze of the panopticon in which one can temporarily be freed from carceral society »,
Dave GREEN, « Technoshamanism: Cyber-sorcery and schizophrenia », 2001 International Conference of CESNUR, http://religiousmovements.lib.virginia.edu/cesnur/green.html

ce qui pourrait être traduit ainsi :

« Selon Foucault, les hétérotopies spatiales peuvent considérées comme des taches aveugles dans le regard fixe du panoptique1 dans lequel on peut temporairement être libéré de la société carcérale ».


« N'apparaît que ce qui fut capable de se dissimuler d'abord. Les choses déjà saisies en aspect, les choses paisiblement ressemblantes jamais n'apparaissent. Apparentes, certes, elles le sont – mais apparentes seulement : elles ne nous auront jamais été données comme apparaissantes. Que faut-il donc à l'apparition, à l'événement de l'apparaissant ? Que faut-il juste avant que l'apparaissant ne se referme en son aspect présumé stable ou espéré définitif ? Il faut une ouverture, unique et momentanée, cette ouverture qui signera l'apparition comme telle. Un paradoxe va éclore, parce que l'apparaissant se voue, dans l'instant même où il s'ouvre au monde visible, à quelque chose comme une dissimulation. Un paradoxe va éclore par ce que l'apparaissant aura, pour un moment seulement, donné accès à ce bas-lieu, quelque chose qui évoquerait l'envers ou, mieux, l'enfer du monde visible – et c'est la région de la dissemblance ».

Georges DIDI-HUBERMAN, 1998, Phasmes. Essais sur l'apparition, Ed. de Minuit, p. 16.


« Il n'en demeurent pas moins que les objets physiques (« les originaux ») ne peuvent jamais apparaître à plein : le livre ne se présente qu'en partie, même si cette partie varie ; réciproquement, une partie en restera toujours, aussi vive soit la lumière qui le baigne, dans l'ombre ; mieux, plus la lumière s 'accroîtra, plus la chose se fera de l'ombre à elle-même (ombre justement appelée « ombre propre ») en renvoyant hors de la présence immédiate une part essentielle d'elle-même. De cette part d'ombre, qui ne peut jamais se présenter, on dira qu'elle ne peut que s'apprésenter. Tout apparaître dans le monde se compose de présentation et d'apprésentation, oblige la présentation à composer avec l'apprésentation, la présence avec l'absence ».

Jean-Luc MARION, 2001, De surcroît, PUF, Perspectives critiques, p. 76.



Que mon Cher Lecteur pardonne ce limen bien long et bien lourd : il semblait opportun de « frotter » trois grands philosophes respectivement - en schématisant abusivement – du pouvoir (Foucault), de l'esthétique des images (Didi-Huberman), de la phénoménologie (Marion).


Mettre en perspective une recherche semble un préalable utile, surtout si on côtoie les marges, les bords. On est pas très loin du « bord de la falaise » (Roger CHARTIER).


- D'un côté, Néblas2 comme « dé-nomination » tautologique (Néblas = « brumes »), un nom qui se donne sans nom, comme refusant d'en donner l'essence et n'ayant justement que celle-ci à « donner »...


« Ou bien la tautologie dit tout, c'est-à-dire énonce une vérité qui est sans exceptions et régit ainsi la totalité de toute chose existante ; mais alors elle ne dit rien, étant riche d'une qualité si omniprésente qu'on manque de repère extérieur pour la qualifier elle-même ».

Clément ROSSET, 1997, Le démon de la tautologie, suivi de Cinq petites pièces morales, Minuit, p. 19


Ni nid d’aigle, ni verrou puissant (blog 6 : « lieu blanc », fusion), Néblas se terre, se dérobe à la vue lointaine. En ce sens, Néblas est surréel en tant qu’il relève du « démon de l’identité3 » : tout ce qu’on peut dire de la chose finit par se ramener à sa simple énonciation : Néblas est un retranchement retranché. En clair, A est A (Néblas est une fortification), mais A relève d’une catégorie de fort4 qui est en l’expression même. L’évidence même de l’inversion qui fait de ce fort un non-monument5.



- De l'autre Néblas, comme « tache aveugle » de Foucault, « lieu blanc » que nous empruntons à Didi-Huberman, « lieu faible » de Lévy. Comme on disait des régions inconnues sur les cartes avant le XIX è s, Néblas est une terra ignitia et sans doute, le restera. Pourtant,


« (…) les lieux n’émergent qu’après avoir été extraits de l’espace».

Nicholas ENTRIKIN, 2000, « Le langage géographique dans la théorie démocratique », p. 189-199, Logiques de l’espace, esprit des lieux. Géographies à Cerisy, Belin, p. 195.


Labilité de l'interstice spatial, qui restreint l'ouverture, transcendance de l'apprésentation6.


Les hétérotopies sont des emplacements d'un ordre alternatif’, incongrus ou paradoxaux avec des pratiques sociales transgressives. Ces sites (« blind-spots in the gaze of the panopticon » de Foucault) sont ambigus et présentent une aura de mystère, de danger et de transgression.


On tentera une circonscription du Lieu : établir la possibilité d'une distinction entre un dehors et un dedans, parce que l'hétérotopie se définit justement comme marginale et insterticielle, revient à tenter de définir le dispositif hérétérotopique. On aura l'occasion de rendre compte des tactiques, des géométries vagabondes de l'espace lisse, vectoriel, directionnel, qui est en dehors de l'espace strié, métrique, dimensionnel de l'état7.


Poche hors des lieux communs et hors des temps de la surmodernité contemporaine8, le Lieu permet la mise à distance et une proximité physique et relationnelle entre ceux qui la partagent. L'évocation même du Lieu le fixe déjà comme « autre » aux yeux des autres.

(...) ce n'est pas l'éloignement qui peut consacrer le caractère « autre » d'un lieu, mais bien une inscription. Autant de dispositifs qui créent l'espace devenu exotique et qui le balisent en même temps ».

Philippe HERT, 1999, « Internet comme dispositif hétérotopique »,

http://archivesic.ccsd.cnrs.fr/sic_00000518.en.html


Le blog 9 « De la circonstance : du Lieu au monde » avait présenté en détail la procédure de dissymétrie entre le dehors et le dedans du Lieu au cours d'une éphémère observation. C'est vrai que la communauté moutonnière transhumante constitue et se revendique identitairement comme un « monde à part9 ».

Le dessin, un outil de domination (panoptique) ?





Le dessin, un outil de



« C'est donc essentiellement par le dessin que l'Homme domine. Or, dominer une chose, c'est intrinsèquement en être propriétaire : le terme de dominus désigne non seulement le maître (celui qui « domine ») mais aussi, en droit romain comme en droit actuel, le « propriétaire » (celui qui « possède »).

Mireille BUYDENS, 1998, L'image dans le miroir, Éd. La Lettre volée, Bruxelles, p. 64.



On a tenté de rendre compte du Lieu dans sa circonscription la plus étroite, ici l'inscription matérielle marquée par son caractère informel : un espace public déserté ré-approprié saisonnièrement. Cette évocation cartographique sera utile par la suite dans la double optique esthétique et anthropologique.


On est bien conscient que cette panoptique-là est insuffisante à rendre compte d'emblée de la réalité de l'hétérotopie. Tout est affaire de bornage sur un dessin, peu apte à rendre compte des transitions incertaines, des marges de liberté et d'autonomie que ses acteurs peuvent prendre à l'occasion...


« Cette façon de « posséder par l'image » livre donc l' « idole » de la chose, c'est-à-dire à la fois son apparence et ses entrailles. Et comme toute idole, elle est « trouée » d'opacité, puisque lui échappe toujours une certaine face concrète de la chose ». La propriété par l'image est ainsi comme un cyclope puissant et borgne... (...) ».

                       Mireille BUYDENS, 1998, L'image dans le miroir, op. cit. supra, p. 67







The Penitentiary Panopticon or Inspection House, 1791
© University College London Library, Bentham Papers 119a/120

http://hosting.zkm.de/ctrlspace/d/works/06






Juste retour des choses qu'un
blind-spot ne soit vu que par un cyclope, incapable de saisir toute l'immensité de l'ombre de l'objet (« ombre propre » de Marion)...
On se souviendra de la poésie de Benoît Conort, qui invite à la retenue,


N'avais-tu pas ? N'étais-tu pas ?

Perdre était le mot. Toujours plus nu il se vidait

Jusqu'à perdre n'être plus n'être pas et le troisième

Terme

N'existe pas n'a pas de nom ni de terme

 

Encore criait-il

Où recommence l'origine ce qui

Ôtant le vêtement révèle la douceur

D'un corps sa nudité extrême et plus bas

 

Délaisse les raisonnements les démarches spécieuses

Le seul mouvement qui va du plus vers le moins

Ou le geste contraire

Ce n'est pas le but qui compte ni la source

L'intervalle

Seul fonde l'intervalle seul

Délaisse l'initiale et la finale

 

Va déborde tout ce qui est

A l'une et l'autre bornes

Excède l'intervalle même

Ni au-delà ni entre ni sur en aucun

Aucun lieu ne se pourra jamais dessiner

L'espace vide où plonge le regard

Sous la paupière de chair

L'aveuglement voulu vacant

Extrait de Main de Nuit , Benoît CONORT, Éd. Champ Vallon, 1998


1 Le dispositif panoptique est celui du pouvoir, du contrôle, de la surveillance, de la prison. Jeremy BENTHAM (1748-1832), philosophe anglais fondateur de l’Utilitarisme et inventeur d’un projet carcéral, le panopticon, à la fois un concept architectural et un dispositif de surveillance qui permet à un individu d’observer tous les prisonniers sans que ceux-ci puissent savoir s'ils sont observés. Jeremy BENTHAM, 1750, Panoptique, Belfond, 1977. Ci-dessous dans ce blog, l'image « The Penitentiary Panopticon or Inspection House, 1791 » et « Panopticon Bibliography », pour plus de détails, un maître-site, « The Bentham Project », http://www.ucl.ac.uk/Bentham-Project/

2Blog 7 : "lieu blanc" : le blank.

3 Clément ROSSET, 1997, Le démon de la tautologie... op. cit. supra.

4 Les forts de verrou transversal type barrière de l’Esseillon en Savoie en sont une autre catégorie autrement plus visible.

5Un monument est « ce qui se montre, ce qui donne des avertissements » au sens premier (moneo, monere en latin).

6Pour de terme, voir la troisième exergue de ce blog, Jean-Luc MARION, 2001, p. 76.

7 Dionigi ALBERA, 2000, « Migrance, marges et métiers », Le Monde alpin et rhodanien, 1er et 3ème trimestre 2000, p. 7-21, p. 21.

8Marc AUGÉ, 1992, Non lieux. Introduction à une anthropologie de la surmodernité, Seuil.

9 Expression de « T. K. SCHIPPERS, in Guillaume LEBAUDY, 2000, « Dans les pas des bergers piémontais. Traces, parcours, appartenances », Le Monde alpin et rhodanien, Lyon,1er et 3ème trimestre 2000, p. 151-174, p. 157.


Cartes du Lieu





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1O bis : Panoptique ?

10 bis : apostille obligée du blog 10

Note de Xpl :
Que mon Lecteur me pardonne une fois de plus. Visiblement, la fin de mes blogs est tronquée lors du transfert. J'en arrive à supputer la responsablité du site hébergeur....

Voici donc la fin de ce blog10 et notammant les deux cartes du Lieu.

On se souviendra de la poésie de Benoît Conort, qui invite à la retenue,


N'avais-tu pas ? N'étais-tu pas ?

Perdre était le mot. Toujours plus nu il se vidait

Jusqu'à perdre n'être plus n'être pas et le troisième

Terme

N'existe pas n'a pas de nom ni de terme

Encore criait-il

Où recommence l'origine ce qui

Ôtant le vêtement révèle la douceur

D'un corps sa nudité extrême et plus bas

Délaisse les raisonnements les démarches spécieuses

Le seul mouvement qui va du plus vers le moins

Ou le geste contraire

Ce n'est pas le but qui compte ni la source

L'intervalle

Seul fonde l'intervalle seul

Délaisse l'initiale et la finale

Va déborde tout ce qui est

A l'une et l'autre bornes

Excède l'intervalle même

Ni au-delà ni entre ni sur en aucun

Aucun lieu ne se pourra jamais dessiner

L'espace vide où plonge le regard

Sous la paupière de chair

L'aveuglement voulu vacant

Extrait de Main de Nuit , Benoît CONORT, Éd. Champ Vallon, 1998


Voici les 2 cartes du Lieu







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07 novembre 2004

11. De l'identité du site





Blogs publiés :

10-10bis : Panoptique ?

< style="font-family: verdana,arial,helvetica,sans-serif;">9. De la circonstance : du Lieu au monde
8. « lieu blanc » : le blank II (apostille obligée au blog 7)
7. "lieu blanc" : le blank
6. « lieu blanc » : fusion
5. Design du site
4. Hétérotopie
3. Principes de ce blog
(2). Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu
(1). Néblas : premier contact distant




Résumé :

Les dix premiers blogs se voulaient une mise à distance du Lieu, qu'on veut « atopique » (sans lieu précis pour ce site, qui le promeut comme Lieu). Le Lieu est foncièrement « hétérotopique » (un lieu « autre » selon la définition de Foucault). Le dernier blog réfléchit à l'impossible saisie des choses à partir du concept de panoptique (Bentham, Foucault), mais aussi de l'esthétique (Didi-Huberman) et de la phénoménologie (Marion) : on a tenté de rendre compte du Lieu dans sa circonscription la plus étroite, ici l'inscription matérielle marquée par son caractère informel : un espace public déserté ré-approprié saisonnièrement. Deux cartes sont présentées. Le présent blog, centré sur l'esthétique du site, délivre un logotype, qui symbolise les deux pôles fédérateurs de la démarche axée sur une esthétique et le dévoilement progressif d'un interstice social. L'identité du site est ainsi renforcée.


Blog 11 : De l'identité du site





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17 novembre 2004

12. Des passages I : décadrages





Sans titre

Heure trouble de la fin du jour.

Brumes veloutées qui se doublent de l'appesantissement de la nuit.
Silence de la pierre.
Chuchotis, sifflement , vacarme des rafales.
S'aggrave un sentiment de désertude.
Des hommes s'accrochent au radeau de la méduse.
Planche de détresse et de salut tout à la fois.
On retient son souffle.

En hommage à Julien Gracq


Blogs publiés :

11. De l'identité du site
10-10 bis. Panoptique ?
9. De la circonstance : du Lieu au monde
8. "lieu blanc " : le blank II (apostille obligée au blog 7)
7. "lieu blanc" : le blank
6. " lieu blanc " : fusion
5. Design du site
4. Hétérotopie
3. Principes de ce blog
(2). Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu
(1). Néblas : premier contact distant



Résumé :

Les dix premiers blogs se voulaient une mise à distance du Lieu, qu'on veut « atopique » (sans lieu précis pour ce site, qui le promeut comme Lieu). Le Lieu est foncièrement « hétérotopique » (un lieu « autre » selon la définition de Foucault). Le derniers blog centré sur l'esthétique du site, délivre un logotype, qui symbolise les deux pôles fédérateurs de la démarche axée sur une esthétique et le dévoilement progressif d'un interstice social.

Au seuil du Lieu, le présent blog inaugure une série sur la problématique des passages. « Des passages I » travaille la paronymie décadrages / décalages en attaquant le cadre formel de la représentation iconique par un parergon. « Sans titre » suggère un climat aquatique et venté dignes de l'univers de Julien Gracq. On tente de suggérer le décalage que suscite Néblas au moment de quitter le Siècle.



11 : Des passages I : décadrages


« Je n'attends rien car la position d'attente n'est pas compatible avec la création. A mon sens, l'Art trouve son essence dans la découverte et l'inattendu : ce moment précis où ce qui sort de mes doigts n'est pas ce que j'avais prévu. Qu'on appelle ce moment accident ou surgissement de l'inconscient, c'est à mon avis là le véritable enjeu du travail d'artiste. Je tente de reconnaître ce nouveau trait, ce nouveau geste, ce nouveau visage comme réellement issus de moi. Me l'approprier. Parce que c'est à ce moment précis que j'ai une chance de faire un pas vers moi-même et la création. Seulement cette création à besoin de temps pour s'opérer, elle ne souffre pas d'être pressée et encore moins d'être contrôlée. Le temps et une certaine marge de manoeuvre, deux notions qui sont de moins en moins courantes dans le métier d'illustrateur ».
Ludovic DEBEURME, in Christophe MERLIN, « Partition à trois voix », Création numérique, spécial 100 ans, juin-juillet 2004, p. 92.



Limen

Il y a quelque drôlerie à traiter de la problématique des passages (vers le Lieu) après un excursus sur un dispositif voyeuriste (blog 9), celui d'une fenêtre (du cabanon) qui dissimule (le Lieu) au lieu de (le) montrer-dévoiler. Cette manœuvre, qu'on jugera dilatoire, sous-tend en fait que :

« les fenêtres sont de faux passages qui opposent les espaces au lieu de les relier, et de fausses ouvertures, qui cachent ou qui donnent à voir des indices trompeurs, et d'autant plus trompeurs qu'ils prétendent à la vérité »
Virginie SALLÉ, « Envers balzaciens »,  http://www.fabula.org/revue/cr/175.php


En réalité, plutôt que de chercher à serrer de près le Lieu, il semble plus fécond, à l'image de l'économie du discours en Chine, de « maintenir la parole ondoyante et lâche », de « garder détendue la prise : de manière à instaurer une distance allusive par rapport à l'objet visé (note1) ». « On a compris, du même coup, quelle est la valeur de ce détour : l'abord de biais, d'un point de vue stratégique, se traduit en implicite, du point de vue du discours ; l'obliquité de la trajectoire aboutit à la profondeur du sens». C'est bien là notre démarche.

La fenêtre ouvre surtout sur la frustration de l'observateur, Vous, cher Lecteur...

Ce présent blog (« Décadrages ») inaugure une série de textes sur les passages en tant qu'objet exposé à la contemplation et au jugement esthétique du Spectateur.
Fenêtre-cadre : la même problématique spatiale du franchissement.



Décadrages / décalages

Cadre : définitions

« Clôture régulière isolant le champ de la représentation de la surface environnante ».
« Un appareil fait pour attirer et centrer l’attention, placé entre le spectateur et l’image »
Meyer SCHAPIRO, 1982,  Style, artiste et société, Seuil, p. 13 et 12.

« l’artifice qui, dans un espace donné, désigne comme une unité organique un énoncé d’ordre iconique ou plastique »
Groupe µ, 1992, Traité du signe visuel. Pour une rhétorique de l'image, Seuil, p. 378.

« le cadre assume l’incompatibilité entre deux systèmes de représentation, celui du monde habituel et celui de l’œuvre
D. VAUGEOIS, « Où y a-t-il art ? », CR de F. BRUNET et alii, Effets de cadre. De la Limite en art, PUV, coll." Esthétique hors-cadre", 2003, 174 p., http://www.fabula.org/cgi-bin/imprimer.pl?doc=/revue/cr/397.php


La paronymie assure l'« accordage » entre deux décrochements : contre les définitions habituelles du cadre sémiotique (exergues ci-dessus : premier décrochement), le décalage insiste sur le manque de correspondance du Lieu (second décrochement) : un espace à contretemps du siècle, qui suscite en retour l'enlèvement d'une pensée bien calée dans ses habitudes. A ce titre, le blog 9 « De la circonstance : du Lieu au monde » est significatif.

Mettre en partage l'hyperesthésie* qui fut la nôtre revient à s'affranchir du cadre quadrangulaire formel car :

« Cette zone [l'espace de la photographie] n’est donc pas celle délimitée par le cadre mais par son effet, et le lieu de l’œuvre apparaît bien comme le lieu de sa manifestation : le lieu de l’œuvre tient alors du " halo " (...) plus que du templum des augures. Le photographe rappelle que l’image nécessairement cadrée qu’est la photographie a son lieu véritable dans des phénomènes perceptifs que l’on ne peut précisément cadrer et qui sont néanmoins des effets de cadre ».
D. VAUGEOIS, op. cit. supra


Dès lors, refuser la géométrie rectangulaire des anciens augures équivaut à considérer l’en-dedans de l’œuvre comme organiquement lié à son en-dehors, en ce qui en trace la limite en la recourbant et la dispersant vers l’intérieur.

C'est en faire un parergon  au sens de Derrida :

« Le parergon est ce qui n'est pas intérieur ou intrinsèque, comme une partie intégrante, à la représentation totale de l'objet mais qui appartient seulement de façon extrinsèque comme un surplus, une addition, une adjonction, un supplément »,
« Ce qui ne se tient pas simplement hors d'œuvre, agissant aussi à côté, tout contre l'œuvre ("ergon").
Jacques DERRIDA, 1978, La vérité en peinture, Champ Flammarion, p. 66 et 63.

On va s'attarder à dénouer les fils de la démarche créative.
________________
Note :
1. François JULLIEN, 1995, Le détour et l'accès. Stratégies du sens en Chine, en Grèce, Grasset, Le collège de philosophie, p. 53 et 61.



Esthétique :

Comment représenter le décadrage / décalage ?


« Néblas est le lieu même du vestige, du vertige. Autre paronymie inquiétante ». Vestigatio, onis, f : action de rechercher, recherche ».
Xpl, blog 7


« Dans le temps incertain que nous traversons, qui est une sorte de respiration, nous avons des pulsions de vie qui nous poussent à entrer dans un processus créateur, mais qui ne peut s’effectuer sans une prise en compte d’un lieu et d’un temps donné bref, d’une histoire à laquelle nous prenons part.
Ces interstices de vie entre lesquels nous pouvons nous tenir, ces instants que nous tentons de capter, que nous cherchons désespérément à prendre - et qui au contraire nous attrapent, nous saisissent eux-mêmes par surprise - sont comme un hoquet dans la respiration du temps, un moment pendant lequel il ne se passe rien et tout à la fois. Cette histoire se retrouve brisée à un endroit, comme un fil qui se casse, puis se répare pour pouvoir se continuer.
Ainsi, tout commence par une rencontre particulière avec le monde et les choses. Celle-ci fait naître en nous des émotions, une pulsion ‘‘première’’ qui va être la source possible de la création, ou plutôt de la « ré-création », au sens où Francis Ponge peut l’entendre ».

Lola GREENWICH, 1997-1998, « Le Paradoxe (réversible) », Chapitre I, En face de l'envers du monde ou La réversibilité comme moyen de suspens, Mémoire de Maîtrise, Université Paris I - Panthéon Sorbonne, UFR d'Arts Plastiques et Sciences de l'Art, http://lolagreenwich.free.fr/pages/memoire/chapitreI.htm

« Car toute représentation, semble-t-il, par le travail de ses bords et de ses limites, recèle une altérité, un désir de migration vers l'ailleurs ».
Alain MONS, 2002, La traversée du visible. Images et lieux du contemporain, Les Editions de la Passion, p. 203.





En face de l'envers du monde, je le fus souvent ces derniers étés. Placé au seuil-porche du Lieu in vestigio (sur place, sans bouger), je fixais le balcon qui ceinture Néblas et la falaise, attaché à suivre virevolter les ficelles du pont-levis. La piste meurt ici, par endroits jonchée de pierrailles. Plus personne ne viendrait. Néblas était ce bateau à l'ancre secoué par les vents et la pluie sur son promontoire (blogs 4 et 6) où j'avais échoué. Sur ce débarcadère, j'étais en partance pour un Ailleurs. La façade frissonnait, hérissée de touffes herbeuses, incrustées dans les interstices.

Le
blog 2 du 14 août 2004 avait tenté de rapporter les traces de la première visite de Néblas.


Lieu blanc

Suggérer cet interstice de vie impliquait de travailler la post-production numérique dans trois directions successives et congruentes :

  • cadrer la réalité par la réalisation d'une anamorphose numérique*  à partir d'une prise de vue dans le brouillard : un pseudo panoramique* donnait de la profondeur à la scène.

  • Suggérer un climat aquatique et venté dignes de l'univers de Julien Gracq, marqué par les franchissements, les lisières, les bords (note 2) où le fait de franchir une frontière ("vivre le Lieu" comme hétérotopie) entraîne un changement d'état d'âme. Après lesaisissement du lieu blanc, une certaine possession de soi-même. Vestige-vertige. « Tournoiement de tête (du latin vertigo, vertere : tourner), le vertige est un étourdissement momentané dans lequel il semble que les objets tournent autour de vous et que l'on tourne soi-même ; sentiment du manque d'équilibre […] quand on ne peut apprécier la distance des objets qui nous entourent à l'aide de points de repère ». On se souvient de cet extrait de "Un balcon en forêt " noté après une explication des effets numériques de "sans titre" (image ci-dessous).

  • Suggérer le callage en attaquant le cadre formel par un parergon : jouxtant l'œuvre, et en se tenant à son seuil, l'absence de para-structure assure un surinvestissement du champ esthétique. Des ondes suggèrent les vagues et des griffures connotent l'écume marine ; elles assurent une dynamique à tendance expressionniste* à l'image à l'instar de « lieu blanc »: le blank (Blog 7).

Dès lors, le logo du site (blog 11) se recentre dans l'oeuvre : d'une localisation périphérique, il devient central, consubstantiel de l'oeuvre. La marque d'une présence.



Esthétique de "Sans titre"

« Tout, autour de lui, était trouble et vacillement, prise incertaine ; on eût dit que le monde tissé par les hommes se défaisait maille à maille : il ne restait qu’une attente pure, aveugle, où la nuit d’étoiles, les bois perdus, l’énorme vague nocturne qui se gonflait et montait derrière l’horizon vous dépouillaient brutalement, comme le déferlement des vagues derrière la dune donne soudain l’envie d’être nu ».

Julien GRACQ, 1958, Un balcon en forêt, Éditions José Corti.

_________________
Note :
2. « Confins, lisières, frontières, effectivement, sont des lieux qui m'attirent en imagination : ce sont des lieux sous tension, et peut-être cette tension est-elle - matérialisée, localisée – l'équivalent de ce qu'est la tension latente entre ses personnages pour un romancier psychologue : un stimulant imaginatif initial. Il arrive le plus souvent que les personnages, dans mes romans, soient eux-même mis, par rapport à la société, dans une situation de « lisière », par une guerre, par des vacances, par une mise en disponibilité quelconque sorte que cette mise en tension du lieu de l'action mobilise plus décisivement des personnages qui sont eux-mêmes momentanément sancrés : c'est du moins l'idée que je m'en fais »(nous soulignons).
Julien GRACQ, Entretiens avec Jean Carrière, OC, t. II, p. 1262.



GLOSSAIRE

Hyperesthésie  : Selon l'esthétique, sensibilité accrue à des sensations lumineuses, auditives  propres à susciter des affects sans qu'une douleur physique apparaisse. Ainsi, peut-on être sensible à des oeuvres littéraires, pictoriales, cinématographiques, architecturales ou simplement des situations de vie pour peu qu'on soit ouvert, disponible à accueillir l'instant propice. 


Templum des augures : Dans la religion romaine, le rôle des augures est de prendre les auspices, pour s'assurer que les dieux sont favorables aux décisions que l'on veut adopter. Ils déchiffre la volonté divine dans le vol des oiseaux ("aves") qu'ils regardant ("-spicere") dans un espace  délimité dans le ciel, le templum avec son « lituus » (bâton). S'il voit un oiseau dans la partie gauche du ciel ("sinister », sinistre), c'est un oiseau de mauvais augure ; dans le cas contraire ( "dexter"), l'oiseau est un signe positif. Les dieux montrent ainsi leur volonté au travers des présages. (Tite-Live, Histoire romaine). Templum a désigné plus tard l'édifice religieux rectangulaire entouré d'une colonnade ; il abrite la statue du dieu, mais c'est à l'extérieur que se déroulent les cérémonies.

Parergon : « Le mot "parergon" est peu usité. On le trouve chez  Euripide, Isocrate, Platon, etc. dans le sens de "supplément" ou "accessoire" (parergon), puis chez l’helléniste (ancien et moderne) Adamántinos Koraïs, dans un supplément (en 9 volumes) à sa Bibliothèque de littérature grecque (17 volumes). Jacques Derrida le ressuscite enfin dans La vérité en peinture (1978), mais avec un sens analogue au "paratexte" littéraire de Genette », Paul BRAFFORT, « Paralipomènes obligés », http://www.paulbraffort.net/akereu/initialisations/paralipomenes.html

Anamorphose numérique : image déformée résultant de l'importation d'une extraction d'un film au format 16/9 (pixels rectangulaires*), sous un logiciel bitmap (Photoshop) qui offre un affichage de pixels* carrés. Photoshop CS offre la possibilité de détourner la fonction logicielle : d'une image bitmap au format carré, on l'anamorphose pour simuler un pseudo-panoramique*. L'image est ainsi  déformée latéralement.
http://www.adobe.com/products/photoshop/overview.html

Pixels : Contraction de l'anglais « picture element », le pixel est la plus petite partie qui constitue une image numérique. Sert aussi à la mesure d'une image, taille et résolution, par exemple 640 x 480.  Carrés en informatique et en numérique, ils sont rectangulaires sur une télévision ou en vidéo. Chaque pixel est structuré en octet. Chaque octet est structuré en bits  et peut représenter 256 caractères, nombres ou valeurs de couleurs.

Pixels rectangulaires : « En vidéo, et par extension, une télévision, et un capteur CCD de caméra vidéo, travaillent tous avec des pixels non pas carrés mais rectangulaires. Cela provient de 2 facteurs, le premier étant la définition standardisée du format "D-1 PAL". A savoir une image standard "D-1 PAL" est de résolution 720 x 576 dans un rapport proche de 4/3. Bien que l’écran de la télévision possède aussi un rapport largeur sur hauteur de 4/3. On calcule vite que 720/576 = 1. 25 = 5/4 et non pas 1. 33333333 ».
Pour une explication très technique de la forme des pixels, lire « Pixels pas carrés ? », par Gilou  08/01/02, http://www.macetvideo.com/technique/Pixels/Pixels1.html
et « Résolution 4/3, 16/9 et 16/9 anamorphique - Pixel Aspect Ratio. Explication des différentes résolutions utilisées et correspondance avec la résolution tv »,  Olivier Van MUYSEWINKEL, 17 avril 2004, http://www.dvforever.com/article.php3?id_article=85


Pixels rectangulaires

Pixels carrés

source : http://www.dvforever.com/article.php3?id_article=85


Panoramique : Image qui résulte logiquement d'un dispositif optique tournant (Noblex), d'un recadrage ou d'un assemblage logiciel d'images numériques/numérisées  : « On considère généralement la photo panoramique à partir du rapport final d'image 1/2 même si on pense plus généralement au format 1/3. Une photographie panoramique est avant tout une photo présentée dans un format allongée. Elle peut montrer un angle de champ réellement panoramique au-dessus de 120° mais aussi un champ beaucoup plus petit ». Voir l'excellent site d'Arnaud FRICHhttp://www.arnaudfrichphoto.com/gp_generalites.htm


Expressionniste :  Nous convenons de dénommer ainsi une représentation où « la réalité est contaminée par le symbole, autrement dit la projection mentale de son auteur. L'image n'a plus sa fonction dénotative qu'elle possède généralement». Plus généralement, l'expressionnisme est un mouvement artistique latent à travers toute l'Europe dès 1900 qui a rapidement influencé le cinéma (Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene en 1919,  Nosferatu  de Murnau, 1922 et Metropolis  de Fritz Lang, 1927). Avant tout un climat de révolte et de désespoir, il trouve surtout son épanouissement en Europe centrale et en Allemagne. Il traduit une atmosphère, une angoisse, celle essentiellement de la jeunesse allemande confrontée au premier conflit mondial, et touche la peinture comme tous les arts. Le Golem, roman de Gustav Meyrink, Le tour éternel, poésie de Georg Heym, Le Cri , célèbre peinture de Munch en sont des exempla.


"Le Cri", 1893, Edvard MUNCH
Nasjonalgalleriet (National Gallery), Oslo, volé le 22 août 2004, voir http://www.ledevoir.com/2004/08/24/62097.html



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12bis. Des passages I : décadrages



Fin du glossaire du blog 12 (Des passages I : décadrages) coupé une nouvelle fois... lors du transfert.

Note de Xpl : CanalBlog m'avait aimablement expliqué que je devais recourir à NotePad ou KWrite pour copier-coller mes textes pour éviter la troncature. Ce que j'ai scrupuleusement mené cette fois-ci avec les résulats que l'on voit en fin du blog 12...



Hyperesthésie  : Selon l'esthétique, sensibilité accrue à des sensations lumineuses, olfactives et auditives propres à susciter des affects sans qu'une douleur physique apparaisse. Ainsi, peut-on être sensible à des situations de vie particulières pour peu qu'on soit ouvert, disponible à accueillir l'instant propice.

Templum des augures : Dans la religion romaine, le rôle des augures est de prendre les auspices, pour s'assurer que les dieux sont favorables aux décisions que l'on veut adopter. Ils déchiffre la volonté divine dans le vol des oiseaux (aves) qu'ils regardant (-spicere) dans un espace  délimité dans le ciel, le templum avec son « lituus » (bâton). S'il voit un oiseau dans la partie gauche du ciel (sinister , sinistre), c'est un oiseau de mauvais augure ; dans le cas contraire (dexter), l'oiseau est un signe positif. Les dieux montrent ainsi leur volonté au travers des présages. (Tite-Live, Histoire romaine). Templum a désigné plus tard l'édifice religieux rectangulaire entouré d'une colonnade ; il abrite la statue du dieu, mais c'est à l'extérieur que se déroulent les cérémonies.

Parergon : « Le mot "parergon" est peu usité. On le trouve chez  Euripide, Isocrate, Platon, etc. dans le sens de "supplément" ou "accessoire" (parergon), puis chez l’helléniste (ancien et moderne) Adamántinos Koraïs, dans un supplément (en 9 volumes) à sa Bibliothèque de littérature grecque (17 volumes). Jacques Derrida le ressuscite enfin dans La vérité en peinture (1978), mais avec un sens analogue au "paratexte" littéraire de Genette », Paul BRAFFORT, « Paralipomènes obligés », http://www.paulbraffort.net/akereu/initialisations/paralipomenes.html

Anamorphose numérique : image déformée résultant de l'importation d'une extraction d'un film au format 16/9 (pixels rectangulaires*), sous un logiciel bitmap (Photoshop par exemple) qui offre un affichage de pixels* carrés. Photoshop CS offre la possibilité de détourner la fonction logicielle : d'une image bitmap au format carré, on l'anamorphose pour simuler un pseudo-panoramique. L'image est ainsi  déformée latéralement.
http://www.adobe.com/products/photoshop/overview.html

Pixels : Contraction de l'anglais « picture element », le pixel est la plus petite partie qui constitue une image numérique. Sert aussi à la mesure d'une image, taille et résolution, par exemple 640 x 480.  Carrés en informatique et en numérique, ils sont rectangulaires sur une télévision ou en vidéo. Chaque pixel est structuré en octet. Chaque octet est structuré en bits  et peut représenter 256 caractères, nombres, ou valeurs de couleurs.

Pixels rectangulaires : « En vidéo, et par extension, une télévision, et un capteur CCD de caméra vidéo, travaillent tous avec des pixels non pas carrés mais rectangulaires. Cela provient de 2 facteurs, le premier étant la définition standardisée du format "D-1 PAL". A savoir une image standard "D-1 PAL" est de résolution 720 x 576 dans un rapport proche de 4/3. Bien que l’écran de la télévision possède aussi un rapport largeur sur hauteur de 4/3. On calcule vite que 720/576 = 1. 25 = 5/4 et non pas 1. 33333333 ».
Pour une explication très technique de la forme des pixels, lire « Pixels pas carrés ? », par Gilou  08/01/02, http://www.macetvideo.com/technique/Pixels/Pixels1.html
et « Résolution 4/3, 16/9 et 16/9 anamorphique - Pixel Aspect Ratio . Explication des différentes résolutions utilisées et correspondance avec la résolution tv »,  Olivier Van MUYSEWINKEL, 17 avril 2004, http://www.dvforever.com/article.php3?id_article=85


Pixels rectangulaires

Pixels carrés

source : http://www.dvforever.com/article.php3?id_article=85

Panoramique : Image qui résulte logiquement d'un dispositif optique tournant (Noblex), d'un recadrage ou d'un assemblage logiciel d'images numériques/numérisées  : « On considère généralement la photo panoramique à partir du rapport final d'image 1/2 même si on pense plus généralement au format 1/3. Une photographie panoramique est avant tout une photo présentée dans un format allongée. Elle peut montrer un angle de champ réellement panoramique au-dessus de 120° mais aussi un champ beaucoup plus petit ». Voir l'excellent site d'Arnaud FRICHhttp://www.arnaudfrichphoto.com/gp_generalites.htm

Expressionniste :  Nous convenons de dénommer ainsi une représentation où « la réalité est contaminée par le symbole, autrement dit la projection mentale de son auteur. L'image n'a plus sa fonction dénotative qu'elle possède généralement».
Plus généralement, l'expressionnisme est un mouvement artistique latent à travers toute l'Europe dès 1900 qui a rapidement influencé le cinéma (Le Cabinet du docteur Caligari de Robert Wiene en 1919,  Nosferatu  de Murnau, 1922 et Metropolis  de Fritz Lang, 1927). Avant tout un climat de révolte et de désespoir, il trouve surtout son épanouissement en Europe centrale et en Allemagne. Il traduit une atmosphère, une angoisse, celle essentiellement de la jeunesse allemande confrontée au premier conflit mondial, et touche la peinture comme tous les arts. Le Golem roman de Gustav Meyrink, Le tour éternel, poésie de Georg Heym, Le Cri , peinture de Munch en sont des exempla.


Edvard MUNCH, "Le Cri", 1893,
Tableau volé le 22 août 2004 au Musée national d'Oslo,
http://www.ledevoir.com/2004/08/24/62097.html





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25 décembre 2004

13 : Des passages II : thébaïde





Blogs publiés :

12-12 bis. Des passages I : décadrages
11. De l'identité du site
10-10 bis. Panoptique ?
9. De la circonstance : du Lieu au monde
8. "lieu blanc " : le blank II (apostille obligée au blog 7)
7. "lieu blanc" : le blank
6. " lieu blanc " : fusion
5. Design du site
4. Hétérotopie
3. Principes de ce blog
(2). Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu
(1). Néblas : premier contact distant



Résumé :

Les dix premiers blogs se voulaient une mise à distance du Lieu, qu'on veut « atopique » (sans lieu précis pour ce site, qui le promeut comme Lieu). Le Lieu est foncièrement « hétérotopique » (un lieu « autre » selon la définition de Foucault). La démarche est axée sur une esthétique et le dévoilement progressif d'un interstice social. Au seuil du Lieu, le dernier blog (12 et 12 bis) inaugurait une série sur la problématique des passages. « Des passages I : décadrages »  suggérait un climat aquatique et venté dignes de l'univers de Julien Gracq. On tente de suggérer le décalage que suscite Néblas au moment de quitter le Siècle à mi-lieu du Lieu.

Le présent blog (13 : des passages II : thébaïde") est une mise à distance critique du site "Expérience du Lieu" par Viou, qui avait déjà eu la grande amabilité d'inaugurer le Weblog en août 2004 ("Néblas : premier contact distant"). Connaisseur du Lieu, fin lettré, homme discret et grand voyageur, il était à même de faire passer l'incommensurable* : « comment rendre compte de quelque chose qui échappe à l'entendement ? ». Qu'il veuille bien accepter ma sincère reconnaissance.



"Modalités des passages"

13 : des passages II : thébaïde


Mon cher XPL,

Voici quelques temps déjà que je me frotte à ton travail avec un sentiment un peu étrange dont je me permets de te faire part. J’ai naturellement été très sensible à cette amicale attention qui t’a amené à citer un de mes courriers en ouverture du weblog. J’ai également apprécié cette approche sensible et quasi fraternelle pour un univers de la marginalité et de la solitude que l’on peinerait sans doute beaucoup à imaginer sans l’avoir côtoyé de près, même de façon un peu éphémère, comme j’ai eu le privilège de pouvoir le faire grâce à toi.

Cette connaissance du lieu et des acteurs m’a permis, c’est certain, d’entrer avec moins de difficultés dans ton travail. Mais je ne te cache pas que j’ai la certitude de rester très en surface avec en permanence un sentiment d’incompréhension dû il est vrai à mon manque de connaissances dans des domaines qui ne recoupent que de très loin mes centres d’intérêt et mon propre et très modeste travail de création.

Je me demande alors quelle peut être la réaction du lecteur lambda qui cumulerait lui cette double ignorance et du lieu et des supports théoriques. S’il raisonne hâtivement, il conclura sans doute très vite que, derrière ces phrases souvent bien alambiquées et encombrées d’un vocabulaire trop souvent très abscons, se dissimule une pensée qu’il ne peut même pas entrapercevoir.

S’il est un peu plus lettré, il songera peut-être à Cioran et se souviendra de ce qu’affirmait un peu péremptoirement ce misanthrope invétéré : « C’est une erreur de vouloir faciliter la tâche du lecteur. Il ne vous en saura pas gré. Il n’aime pas comprendre, il aime piétiner, s’enliser, il aime être puni. D’où le prestige des auteurs confus, d’où la pérennité du fatras. » Je ne suis pas sûr que cela suffise à le convaincre.

Pour ma part, je préfère voir dans ton travail, plutôt qu’une approche universitaire, une pure œuvre de création, avec les tâtonnements et les hésitations qu’implique une telle entreprise. C’est comme cela que je veux comprendre ce qui m’a semblé une réticence de ta part à vouloir entrer d’emblée dans le vif du sujet et une tendance  à vouloir te dissimuler derrière une accumulation de citations et de références intellectuelles qui laissent le lecteur un peu pantois et l’amènent à  conclure que les auteurs convoqués pour cautionner le travail sont tous particulièrement abstrus. A ce propos, il serait intéressant d’avoir l’avis de ceux qui peuvent encore s’exprimer : as-tu songé par exemple à soumettre ton travail à Didi-Huberman  ou à François Julien?

Je ne te cache pas que je préfère nettement ton travail lorsque l’on t’y sent beaucoup plus présent, lorsque ta prose laisse donner plus libre cours à ton approche personnelle. Le travail sur la photo et sur le graphisme, même s’il doit en déconcerter plus d’un, est en outre bien souvent remarquable.
J’ai tout particulièrement aimé ces quelques vers en hommage à Julien GRACQ, cet alexandrin parfait (et involontaire m’as-tu dit) en milieu de poème. J’ai craint hélas le « tout à la fois » qui à mon sens heurte l’harmonie du texte, mais il est chargé d’une connotation mystique qui le sauve. Le dernier vers est lui aussi riche de sens…

Je te suggère, en cette période propice de fin d’année, d’envoyer ce texte à Julien GRACQ, accompagné d’une photo de Néblas, sans espérer de réponse de la part d’un vieil homme sans doute exagérément sollicité, mais simplement comme le clin d’œil d’un jeune géographe créateur à l’un de ses pairs. Un courrier adressé à Louis POIRIER, écrivain, 49410 Saint Florent le Vieil, devrait arriver. Je crois me souvenir qu’il habite Rue Grenier à Sel.

Je songe à l’instant que s’il est une discipline que le béotien imagine loin du domaine de la création, c’est bien la géographie. Ceci ne rend que plus attachant ton travail mais risque de compliquer peut être son acceptation par l’Université…

Je finirai en te disant que je vois dans ton travail comme la marque d’une folie, une extravagance déroutante qui perturbe, déstabilise et intrigue le lecteur. Mais c’est aussi pour toi je pense une folie au sens le plus classique du terme, le lieu que l’on se fabrique pour le plaisir, une architecture en apparence débridée et pourtant très ordonnée où tu peux donner libre cours à ton ascèse intellectuelle. Néblas est devenu en quelque sorte ta thébaïde* numérique…  

Bien à toi

Viou



Glossaire :

Incommensurable :
[adj] ne possédant pas de facteur commun  ; impossible à mesurer ou à comparer en valeur ou taille.

Thébaïde : désert de la Haute Egypte. Lieu de retraite de nombreux ermites des premiers temps chrétiens. Flaubert a recours à l'expression des «ermites de la Thébaïde». «Nous arrivons à Siout à l'instant. Demain matin à 6 heures j'irai voir pour la poste. Rien de nouveau; temps superbe; 25 degrés de chaleur; des bandes d'oiseaux sur le Nil à n'en plus finir, de place en place dans les montagnes, des trous dans la roche qui sont des anciennes maisons des ermites de la Thébaïde». (à sa mère, entre Menieh et Siout, 23 février 1850, lettre 17, éd. Pléiade, J. Bruneau, 1973, t.I, p. 592-593).


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27 décembre 2004

14 : Des passages III : accueil




"Modalités des passages"


A Christo, moutonnier à Néblas


    « L’accueil ne recueille pas, ne couche pas l’accueilli dans un cercueil, il relie ».
    Robert REDEKER, « Qu'est-ce que l'accueil ? », Conférence prononcée à la clinique Joseph Ducuing de Toulouse, le 19 décembre 2001,
    http://lire-ecrire-penser.hautetfort.com/archive/2004/11/25/qu_est-ec_que_l_accueil_.html     


    « Le stade de l'indifférenciation est celui d'où tout vient et où tout retourne, et la vertu de la fadeur est précisément de faire coïncider notre         esprit avec ce stade plus foncier des choses : dans la mesure où nulle saveur ne nous attire plus qu'une autre, n'est privilégiée par rapport à         une autre, nous maintenons « égale » entre toutes les virtualités à l'oeuvre (...) et laissons la logique inhérente à l'existence se développer             d'elle-même ».
    François JULLIEN, 1991, Eloge de la fadeur, Ed. Philippe Picquier, p. 26-27


    « C'est seulement par la connaissance des gouffres que l'on peut atteindre la vérité et par l'exploration des marges et de la nuit que l'on peut     atteindre au mythe ».
    Linda , Extrait d'un Entretien avec Catherine Argand, Avril 1999





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(1). Néblas : premier contact distant




Résumé :


Les dix premiers blogs se voulaient une mise à distance du Lieu, qu'on veut « atopique » (sans lieu précis pour ce site, qui le promeut comme Lieu). Le Lieu est foncièrement « hétérotopique » (un lieu « autre » selon la définition de Foucault). La démarche est axée sur une esthétique et le dévoilement progressif d'un interstice social. Au seuil du Lieu, le  blog 12-12 bis inaugurait une série sur la problématique des passages. « Des passages I : décadrages »  suggérait un climat aquatique et venté dignes de l'univers de Julien Gracq. Le dernier blog (13 : décadrages II : thébaïde") est une mise à distance critique du site "Expérience du Lieu" par Viou, qui avait déjà eu la grande amabilité d'inaugurer le Weblog en août 2004 ("Néblas : premier contact distant").


Le présent blog (14 : Des passages III :  accueil) définit un autre rapport à l'image qualifié de « caméra disponible », ni voyeur, ni subjectif au travers d'une élection d'images :"Passages" est un exemple de cette esthétique, une épreuve de la sensibilité, qui met en relation l’accueillant et l’accueilli. il s'agit de faire vivre un moment fugace, un temps suspendu, qui réponde à une philosophie de l'accueil selon une optique philosophique (Redekker) et un objectif de « réalisme social » (cinéma des frères Dardenne). Ce blog est dédié à Christo, moutonnier de 45 ans.



14 : Des passages III :  accueil

L'image-épiphanie ou comment suggérer le passage (de/vers soi-l'Autre)


    « Lorsque je divague par les rues dans ma vieille Hotchkiss, ma joie n'est vraiment complète que si mon Rollei pendu en sautoir à mon cou est         bien calé entre mes cuisses. Je me plais ainsi équipé d'un sexe énorme, gainé de cuir dont l'oeil de cyclope s'ouvre comme l'éclair quand je dis         « Regarde ! » et se referme inexorablement sur ce qu'il a vu. Merveilleux organe, voyeur et mémorant, faucon diligent qui se jette sur sa proie     pour lui voler et rapporter au maître ce qu'il y a en elle de plus profond et de plus trompeur, son apparence ! (...) il est clair que la                         photographie est une pratique d'envoûtement qui vise à s'assurer la possession de l'être photographié. Quiconque craint d'être pris en                 photographie fait preuve du plus élémentaire bon sens ».
    Michel TOURNIER, 1970, Le Roi des aulnes, Gallimard, p. 166.


    « Dans la Photo, quelque chose s'est posé devant le petit trou et y est resté à jamais (c'est là mon sentiment) ; mais au cinéma, quelque chose     est passé devant ce petit trou : la pose est emportée et niée par la suite continue des images : c'est une autre phénoménologie, et partant             un autre art qui commence, quoique dérivé du premier ».
    Jean-Pierre MONTIER, "La photographie « … dans le Temps », De Proust à Barthes et réciproquement",
    http://pierre.campion2.free.fr/montier_proustbarthes.htm  


    « Le sage est sans idée parce qu'il n'en privilégie aucune (ni, par là, n'en exclut aucune) et qu'il aborde le monde sans projeter sur lui aucune         idée préconçue ; il n'en rétrécit rien, par conséquent, par l'intrusion d'un point de vue personnel, mais garde toujours ouvertes toutes les             possibilités. Aussi, comme il n'en présume rien, n'y-a-t-il pas de « il faut » qui s'impose à lui et prédéterminerait sa conduite : aucune                     « nécessité » ne la codifie par avance, qu'elle soit de l'ordre des maximes qu'on se donne à soi-même ou des règles imposées par la morale ».
    François JULLIEN, 1998, Un sage est sans idée ou l'autre de la philosophie, Seuil, L'ordre philosophique, p. 21-22.



"Sans titre"

« Sans titre » du blog 12 suggérait le débarcadère solitaire à mi-lieu du Lieu, mais peuplé in absentia.

« (...) Des hommes s'accrochent au radeau de la méduse.
Planche de détresse et de salut tout à la fois.
On retient son souffle 
»

avais-je écrit.

« Passages » réinvestit le même « lieu », le seuil du vieux fort en ruines (on se reportera au « blog 10 bis, Panoptique ? » pour la localisation). Il est désormais temps de faire connaissance des néo-résidents de Néblas à mi-lieu du Lieu.

Par petites touches, discrètement, sur un mode de biais selon notre esthétique d'un dévoilement très progressif.

Cette courte poésie joue sur l'ambivalence du/des référent(s) du Lieu conformément à notre esthétique. Elle se veut aussi auto-référentielle par la fascination, la médusation qu'exerce sur nous le Lieu et ses néo-résidents moutonniers ("le fort se fait phore", Diou, in "(1) :  Néblas : premier contact distant").
 
 
Le seuil est le lieu où on se tient entre soi et l’autre, un lieu où l’on se découvre, où l’on s’expose à un certain risque. Ce n'est pas sacrifier au rituel convenu de la photo-souvenir de BARTHES, qui constate :

    « Combien plates étaient ces photos dont il pensait qu'elles avaient engrangé tout le poids des souvenirs vifs, quand elles n'avaient fait que         prendre l'empreinte d'un moment quelconque vécu par un sujet quelconque. Pour lui, la photographie est cette image paradoxalement dénuée     d'imaginaire, parce que sa force d'évocation est en proportion inverse de son degré d'exactitude".
 
    Jean-Pierre MONTIER, "La photographie « … dans le Temps », De Proust à Barthes et réciproquement",
    http://pierre.campion2.free.fr/montier_proustbarthes.htm 


Au contraire, il s'agit de faire vivre un moment fugace, un temps suspendu, qui réponde à une philosophie de l'accueil selon une optique philosophique (Redekker) et une optique de « réalisme social » (cinéma des frères Dardenne*) :


     « Non solipsiste, l’accueil est transitif : il est une traversée vers quelqu’un ou vers quelque chose, une sorte de voyage déjà, jusqu’à un seuil où      l’on est prêt à recevoir (accueillir), et il est transi par la volonté d’accueillir ».
     Robert REDEKER, « Qu'est-ce que l'accueil ? », Conférence prononcée à la clinique Joseph Ducuing deToulouse, le 19 décembre 2001,
     http://lire-ecrire-penser.hautetfort.com/archive/2004/11/25/qu_est-ec_que_l_accueil_.html


   « Cela m’intéresse de mettre nos personnages sans mémoire là, comme s’ils étaient des égarés dans des cadres qui ne leur appartiennent               plus, mais qui ont pu appartenir à leurs parents ».
    Michel GUILLOUX, « Les frères Dardenne se posent des questions », L'Humanité, 29 septembre 1999,
    http://www.humanite.presse.fr/journal/1999-09-29/1999-09-29-296826


 
   


"Passages"




Quelles contraintes pèsent sur la réalisation d'une telle image ?


Expérimenter le passage en tant que perte de soi-au-monde-de-ce-siècle impliquait de tenter d'exposer Christo. Cette tentation du « désert » pour soi s'accompagne du désir de suspendre l'éphémère et paradoxalement d'accueillir l'Autre : cette esthétique est une épreuve de la sensibilité. Exposer l'Autre n'est pas le réifier (en faire une chose), mais revient à s’exposer, à se désabritter, à poser sa propre sensibilité, sa propre philosophie devant vous, cher Lecteur.

C'est manifestement rendre l'Autre à nouveau visible (on a vu dans le blog 9. « De la circonstance : du Lieu au monde », comment on a pu vivre de l'intérieur cette expérience de l'invisibilité, qui renvoie à des formes d'exclusion sociale et spatiale : note 1).

L'Autre ne doit pas être cet objet de curiosité (comme on parlait jadis des cabinets de curiosités*) que l'hétérotopie prédispose. Il doit être reconsidéré en tant que sujet et ne pas être humilié par une nouvelle technologie (appareil photo numérique, caméscope), qui révèle sa propre exclusion. Contre les mauvaises conditions météorologiques (brouillard) et de lumière (soir, intérieurs peu éclairés), le choix du photogramme* a été préféré conjointement à l'adoption d'un autre rapport à l'image susceptibles de répondre à notre désir d'image sensible. On s'attachera à déplier les modalités du projet technique qui a abouti à « Passages ».



Quels principes sont à l'origine de cette image sensible, une « petite vie » qui vient de loin ?

 
  • 1. le principe de la "caméra disponible" comme moyen congru* : il s'agit de « laisser » l'APN enregistrer en mode vidéo « ce qui arrive ». LCD* en visée latérale ouvert à 45° (photographie dans le glossaire) , appareil bien calé contre le ventre, on tente d'arracher des moments fugaces à la banalité. Symboliquement, l'APN n'est plus cet objet phallique (exergue de Michel Tournier), transposition symbolique de l'oeil comme pulsion d'emprise. Il change de statut ; il est objet transitionnel d'une sorte de maternance de l'Autre, qu'il accueille, qu'il accompagne se basant sur la verticale gravitationnelle de son propre corps. On prend « avec ses tripes » (note 2), main en cuillère, sans avoir à agir, sans presser ni forcer. L'image n'est plus ingestion, possession de l'Autre avec son oeil qui vole des images comme un paparazzo*.
On a là un très curieux modus operandi, qui change notre rapport au monde. On redécouvre aussi le plaisir de la surprise que le numérique nous avait privé (chaque photographe numérique visionne aussitôt la qualité de son image sur son LCD, ici, c'est surprise de contempler les rushes, toujours étonnants, rarement décadrés).

Plus incroyable, je me suis demandé si j'étais bien l'auteur de ces images. Curieuse scission entre l'opérateur-ventre et l'auteur-pensées... Il faut une hygiène du corps (souffle par le ventre, maintien de la verticalité) en interaction avec une hygiène de l'esprit (concentration, coordination, anticipation de la progression marchée, appréhension de l'environnement, mais aussi écoute de l'Autre, dialogue). Egale admission des deux instances, corps et esprit. Indissociation, régulation, harmonie. On ne peut s'empêcher de penser au Tao (ou dao), la voie de la régulation (note 3)... On y reviendra.

       « Le corps de l’opérateur n’est que le médiateur entre ses pensées et émotions, et la caméra ».
       Céline PAGNY, « Les caméras-poing. Une autre façon d’aborder les mouvements », samedi 31 août 2002,                                                                
       Mémoire téléchargeable sous rtf, http://documentaires.ouvaton.org/persos/les_cameras-poing.rtf


Ni planque au téléobjectif, ni investigation*, ni panoptisme*, ni prise de vue subjective*, cette pratique se veut transitive et médiatrice sans interaction. Elle a laissé « advenir » des possibles à l'instar de la préoccupation confucéenne, la fadeur (exergue du sinologue Jullien), ou faculté de détachement. On respecte l'Autre, sans que celui-ci subisse l'oeil (interaction du photographe sur le photographié) et perde son état de « nature ». Qu'importe que la vidéo tangue comme dans un bâteau, que la définition interpolée

En effet, se sachant enregistré, l'Autre est ce « poisson au fond d'un puits, [à qui] on ne saurait parler d'immensité, car il est enserré dans un espace étroit » (Huai-nan zi*, "Du dao originel").

La communication verbale, volontaire et intentionnelle n'est que la variété la plus pauvre de la communication humaine du documentaire marqué par la médiation plus ou moins bien assumée de l'objet technique enregistreur (caméra, camescope). Les aspects non verbaux et non intentionnels de la communication comme la gestuelle, le regard peuvent alors être captés, libérés de l'emprise dévorante de l'oeil. Cette démarche personnelle fortement pulsionnelle - Filme-t-on ou pas ? Est-ce trop "banal" ? Est-ce trop indiscret ?-  s'inscrit avec des moyens modestes dans le courant du « cinéma mineur* » des « gens de peu » à la Dardenne. Mieux, ce point de vue en contre-plongée et en plan séquence systématiques restituent l'Homme dans sa grandeur et nuancent les réserves qu'une telle approche du sujet doit légitimement susciter (note 4). Qu'importe que la vidéo tangue comme dans un bâteau, que la définition n'ait pas la finesse d'un DV natif, le clip est criant de vérité et de naturel dans ses rapports à l'Autre.


    « On peut voir dans l’attention au corps et aux gestes une tentative de relayer un témoignage provenant de personnes pour qui la voie «                 normale » pour s’exprimer, c’est-à-dire le langage, est devenue problématique ».
    Pascal HOUBA, « la parole errante des corps : pratiques de cinéma mineur », Multitudes,
    http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=108

    « Le regard, la voix, la respiration, la démarche sont identiques ; mais comme il n'a pas été donné à l'homme de pouvoir veiller à la fois sur ces     quatre expressions simultanées de sa pensée, cherchez celle qui dit vrai, vous connaîtrez l'homme tout entier ».
    Honoré de BALZAC, Extrait de la Théorie de la démarche.
 

Vivre le Lieu, c'est vivre le tragique de l'épreuve des confins où des vies brisées survivent loin de ceux que mes amis bergers dénomment « cons instruits », le « gouvernement », en clair, tous les gens de pouvoir. C'est forcément en ressortir changé. Cette vie rude, ça fait mal. Pas pour soi (qu'importe l'inconfort matériel), mais pour ces petites gens, qui galèrent. Cela apprend la modestie, l'entraide. Sur le plan personnel, c'est devenir plus malléable, compréhensif, sensible, que cognitif et positiviste. C'est là une écriture de l'écart, serpentine, baroque, excentrique, obscur pour certains, une divagation indéfinissable (blog 13 : des passages II : thébaïde). La courbe comme la droite sont dans la nature. Dit-on d'un fleuve divaguant qu'il n'est pas « naturel ». Le corseter, c'est l'enserrer dans une discipline... celle d'un centre.

Je suis plus pour les marges, les périphéries, voire pour les interstices, infiniment plus créateurs et moins formatés. Un pilotage à l’instinct et l’intuition conviennent bien à ces espaces de marges.


  • 2. Le principe d'élection : il s'agit ensuite d'extraire une scène d'un clip vidéo selon le mode de l'accident : « A mon sens, l'Art trouve son essence dans la découverte et l'inattendu : ce moment précis où ce qui sort de mes doigts n'est pas ce que j'avais prévu » (Ludovic DEBEURME, in « blog 11 : Des passages I : décadrages »). Parmi des centaines d'images (15 images/secondes, séquences de 3 min maxi sur le Canon Powershot A80), visionnées une à une patiemment sous Adobe Première ou Virtual Dub, il s'agit d'élire un photogramme dans sa singularité, « l'Image ». Qu'importe la médiocrité de la résolution numérique (320 X 240 px), seule compte la sensation de ne pas manquer l’Autre dont l'élégance est de paraître ce qu'il est est. À tout moment, peut apparaître une certaine perfection de la forme, une vision, une excitation intellectuelle qui devient à nos yeux irrésistiblement réelle et attirante pour un moment seulement. Jamais discernée dans la fugacité de l'instant vécu, cette épiphanie transparaît par la magie de la naturalité de l'APN en mode vidéo.

« Elle [l'image-épiphanie] se confond avec la durée. Perçue comme une icône révérée, dont l'apparition involontaire est vécue comme une expérience singulière du temps, consistant à coïncider avec soi-même et avec la durée, qui suscite enfin un sentiment conjoint de plénitude et d'évidence que Roland Barthes nomme « satori ».
Jean-Pierre MONTIER, "La photographie « … dans le Temps », De Proust à Barthes et réciproquement",
http://pierre.campion2.free.fr/montier_proustbarthes.htm 
 

  • 3. Le principe de profondeur contre le mode haptique de l'enregistrement numérique DV :  en effet, la DV, qu'elle soit en « mode vidéo » d'un APN, ou avec un DV institue un enregistrement haptique* qui réduit la scène à un seul plan. La focale courte due aux dimensions réduites du petit capteur CCD (1/1,8 pouces, note 5) induit forcément une forte profondeur de champ qui favorise l'autofocus. L'ambiance d'aquarium, le mouvement rapide de sortie de Christo au moment opportun et surtout des effets de profondeur créateurs d'un espace discontinu doivent alors être retrouvés par un post-traitement numérique sous Photoshop (note 6). L'acquisition DV est déconstruite par la post-production numérique... Jouer sur la colorisation sépia s'est donc accompagné d'une gestion fine de la profondeur de champ : le passage devait laisser net seulement Christo juste retrouvé, par contraste avec un avant-plan et un arrière-plan flous conformément à la logique classique du portrait :
      
« [il est] exigible, légitimement, que rien n’entoure la figure et que l’organisation du tableau tende vers le plus simple détachement de ladite figure sur un fond monochrome valant autant qu’une absence de fond ».
Jean-Luc NANCY, 2000, Le regard du portrait, Galilée,  p. 17.


Se crée alors un poids perspectif aucunement contrarié par des objets secondaires  en rapport de rivalité.  « Cela »  fait réaliser qu'on est passé de l'autre côté (des douves, ie. du miroir). On se rapproche vraiment du Lieu. La capacité d'expansion métonymique de l'image sollicite activement l'imaginaire de la souvenance. Elle dépasse l'approche documentaire* qui serait ainsi le fait d'un énonciateur réel, qui s'adresse au spectateur en tant que personne réelle contrairement à la fiction.


Aussi cette image m'intéresse-t-elle doublement, car elle fait « entre » (inter-esse) une position qu'on quitte (celle du voyageur) et une situation qu'on va habiter (celle de l'habitant de l'intervalle). « Passages » est synoptique de part son étroit angle de champ et sa proximité d'un néo-résident du fort : elle est ce point de jonction qui préfigure l'incorporation dans un ailleurs en partance. Sans ce plan serré, l'échancrure du versant se referme sur un ciel déjà contraint. Elle anticipe l'engloutissement dans le Lieu (blog 6. « lieu blanc » : fusion).


Enfin surtout, cette vision magnifie Christo dans sa gestuelle dégingandée* de traversée du pont-levis, tout à son souci de savoir où sont ses « bêtes » dans le brouillard.

Elle lui redonne une place : j'aime cette dignité-là. « Quelque chose (s') est passé » et a pu être capté, comme on capte un moment qui ne reviendra plus, avec déjà ce regret qui nous étreint...


Notes :

Note 1 : « Quand vous êtes dehors comme Rosetta, vous ne négociez rien ! Et le fait de ne pas avoir un travail, pour elle, c'est un peu comme si elle était invisible. Comme si on ne la voyait pas. Et elle, elle ne voit pas les autres non plus », « Rosetta », Propos recueillis par Sabine LANGE, ARTE, http://archives.arte-tv.com/cinema/rosetta/ftext/dardenne.htm

Note 2 : Céline PAGNY dans son mémoire sur les caméras-poing parle de « caméra-œil » si la caméra-poing est posée sur l’œil,  de  « caméra-main » si elle est tenue devant l’opérateur. Nous parlerons de « caméra-ventre » ou de  « caméra disponible » pour notre dispositif empirique. Céline PAGNY, «Les caméras-poing. Une autre façon d’aborder les mouvements», samedi 31 août 2002, http://documentaires.ouvaton.org/observ/article.php3?id_article=107
et mémoire téléchargeable sous rtf, http://documentaires.ouvaton.org/persos/les_cameras-poing.rtf

Note 3
: François JULLIEN, 1993, Figures de l'immanence. Pour une lecture philosophique du Yi-King, Éditions Grasset.

Note 4 : Sur le point de vue et l’éthique que suscitent le tournage en caméra DV, se reporter également à Céline PAGNY, « Les caméras-poing. Une autre façon d’aborder les mouvements », Op. Cit. Supra.

Note 5 : « Un ccd de 1/1.8" a donc une surface de 4.8 X 6.4 = 30.7 mm² contre les 24 X 36mm d'un argentique = 864 mm², soit l'énorme facteur de 28 fois la surface (5.3 fois la diagonale) entre un film 35 mm et un CCD... Cela explique pourquoi les optiques de photoscopes d'entrée de gamme sont si petites » in Christian COUDERC, « Les capteurs CCD »,
http://www.voilelec.com/pages/ccd.php 

Note 6 : Des plug-in comme VariFocus Filter d'Andromeda pour Photoshop réalisent des opérations de floutage complexes,
http://www.andromeda.com/




Glossaire :


Cabinet de curiosités : « Les cabinets de curiosités désignent au XVIe et XVIIe siècles des lieux dans lesquels on collectionne et présente une multitude d'objet rares ou étranges représentant les trois règnes: le monde animal, végétal et minéral, en plus de réalisations humaines ».
Gilles THIBAULT,  « Qu'est-ce qu'un cabinet de curiosités ? »,
http://pages.infinit.net/cabinet/definition.html


Congru : qui convient à la situation. Qui est exprime la congruence entre l'action et le projet.
 
Dardenne (Luc et Jean-Pierre) : "après des études de philosophie, Luc Dardenne et son frère Jean-Pierre Dardenne réalisent des vidéos militantes dans différentes cités ouvrières de Wallonie sur les problèmes d'urbanisme et de vie en commun, qu'ils projettent dans les cités. Leur rencontre avec le réalisateur Armand Gatti et le chef opérateur Ned Burgess les décide à se consacrer au cinéma.

A partir de 1978, ils réalisent des documentaires dont « Le Chant du rossignol » sur la résistance antinazie en Wallonie. En 1986, leur premier long métrage, « Falsch », brosse le portrait de Joe, le dernier survivant d'une famille juive exterminée dans les camps nazis. Après « Je pense à vous », les frères Dardenne réalisent « La Promesse », nourri par leur expérience du documentaire, avec le jeune Jérémie Renier, alors inconnu. Le long métrage obtient le prix du meilleur film belge de l'année.

En 1999, les frères Dardenne reviennent avec « Rosetta ». Film dur, qui a pour toile de fond le monde ouvrier,il obtient la Palme d'or au Festival de Cannes et donne à Emilie Dequenne un Prix d'interprétation. « On pense que le cinéma a aussi une fonction sociale. L'oeuvre d'art possède un impact sur le monde d'aujourd'hui. En tant que spectateurs, c'est ce cinéma-là que nous voulons voir », explique Jean-Pierre Dardenne".
Biographie in http://www.allocine.fr/personne/fichepersonne.html?cpersonne=8265


Documentaire : sur la démarcation documentaire/fiction, se rapporter notamment à « Pour une approche expérimentale de la réception :  attitudes documentaire et fictionnelle », Pierre FASTREZ, 1999, Recherches en communication, n°10, 
http://www.comu.ucl.ac.be/reco/grems/pifweb/textes/article.htm

Dégingandé : de l'ancien français « hinguer », se diriger, croiser avec « guinguer », gigoter (Le Robert). C'est le qualificatif qui correspond au mieux à à la démarche chaloupée de Christo et à la métaphore de Néblas en tant que vaisseau de haute mer échoué.

Épiphanie : en dehors de la définition religieuse, désigne une « apparition de l'indicible, par et dans le signifiant», Gilbert DURAND, 1964, L'imagination symbolique, PUF, p.7.

Haptique : du grec aptô qui signifie toucher. A l'instar de l'art égyptien antique, l'espace en trois dimensions est remplacé par une présentation unidimensionnelle.  L’œil touche ou saisit dans un rapport immédiat les éléments de la scène sur un même plan. sans profondeur ni perspective, en parcourant frontalement le contour géométrique de la surface peinte à la manière dont la main peut toucher une statue pour en saisir la silhouette.


Bas-relief égyptien,
Collection Musée du Louvre


in Alain BEAULIEU, «L'art figural de Françis Bacon et Brian Ferneyhough comme antidote aux pensées nihilistes», http://www.uqtr.uquebec.ca/AE/Vol_9/nihil/beaul.htm


Huai-nan zi : ouvrage majeur de la « philosophie » chinoise dans son volet taoïste, dont les éditions Gallimard viennent de publier le second volume dans la série « Philosophes taoïstes », Bibliothèque de la Pléiade, 2003, 1182 pages. « Tome II : le Huainan zi est dû à Liu An, prince de Huainan et petit-fils du fondateur de la dynastie Han. Somme philosophique autant que politique, il se présente comme un ensemble de traités sapientiaux ayant pour fond le tableau vivant de la société des Han. Tout en donnant une idée aussi complète que juste d'une époque et d'une culture qui marquèrent profondément l'empire de Chine, il vise à servir les hommes dans leur aspiration à s'élever vers la sagesse. Il s'agit en fait de présenter sous un angle nouveau des connaissances déjà anciennes, de montrer que tout savoir se place sous le signe du tao et que l'interrogation sur le tao est préalable à toute autre »,
http://www.gallimard.fr/gallimard-cgi/AppliV1/affied.pl?ouvrage=010007270192100
Pour un compte-rendu, consulter Robert REDEKER, « Le Huainan zi, seconde aurore de la philosophie »,
http://lire-ecrire-penser.hautetfort.com/archive/2004/11/17/le_hainan_zi_seconde_aurore_de.html


Investigation : sur le journalisme d'investigation, consulter :
http://www.pressonline.com/cgi/info.plx?page=newsletter/lettre1202.htm

LCD : Liquid Crystal Display ou écran moniteur de l'APN. Utilisé de manière latérale, ce dispositif change la vision du photographe qui «  encadre » plutôt qu'il ne vise. Réservé aux compacts et aux « bridge » numériques. Au contraire, le viseur optique traditionnel donne l’impression d’être « dans la scène ».


Canon Powershot A80 et son écran LCD déporté

Mineur (cinéma) : sur le cinéma « mineur », Pascal HOUBA, « La parole errante des corps : pratiques de cinéma mineur », Multitudes,
http://multitudes.samizdat.net/article.php3?id_article=108

Panoptisme : voir « blog 10-10 bis. Panoptique ? »

Paparazzo : sur le phénomène, voir André ROUILLÉ, « Lady Di, une mort par surexposition», Le Monde Diplomatique, février 1998, p. 27
http://www.monde-diplomatique.fr/1998/02/ROUILLE/10021 

Photogramme :
1. Suivant la définition de Man Ray, le photogramme est « une photographie obtenue par simple interposition de l'objet entre le papier sensible et la source lumineuse ». Pour le réaliser, il n'est donc pas nécessaire d'en passer par les étapes de la prise de vue et du développement. Pas d'appareil photo, de négatif, d'agrandisseur, les matériaux pour un photogramme au sens strict sont le papier photosensible, la lumière, l'objet référent, puis les bains chimiques du tirage (définition de Man Ray d'après Floris NEUSÜSS, 1988, Photogramme, Nathan, coll. Photopoche).
http://www.ac-creteil.fr/crdp/artecole/actions/nwpphotog.html
Sur la mise en pratique de ces procédés, voir le très bon site [ PHOTOGRAMME ], qui propose des galeries et des produits chimiques en ligne,
http://www.photogramme.org/textes/procede.htm

2. Image isolée d’un film par extraction (c'est cette technique qui est retenue ici). En cinéma professionnel, la bande fait 35mm de large : c'est le film 35mm. Il présente 2 rangées de perforations à raison de 4 perforations par image.


Subjective (prise de vue) : procédé filmique souvent de dramatisation où le Spectateur peut s'dentifier à l'acteur par les mouvements de la caméra. On devient le personnage, on est l'acteur.

 

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08 janvier 2005

15 : des passages IV : estrangement




"Modalités des passages"


Vision-division

Fracture de la vision,                          
Source et point de fuite,
                                                                                                                    
Architectonique de la voûte,
Faille qui pointe le manque,                                                              

Envoûtement,
Désarticulation,



« Décalages »
                                                                               

Regard qui s'abandonne,
Vision, division,
                                                                                
Quelque chose peut survenir aussi bien du dedans que du dehors.






Blogs publiés :


14 : Des passages III :  accueil
13 : Des passages II : thébaïde
12-12 bis. Des passages I : décadrages
11. De l'identité du site
10-10 bis. Panoptique ?
9. De la circonstance : du Lieu au monde
8. "lieu blanc " : le blank II (apostille obligée au blog 7)
7. "lieu blanc" : le blank
6. " lieu blanc " : fusion
5. Design du site
4. Hétérotopie
3. Principes de ce blog
(2). Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu
(1). Néblas : premier contact distant




Résumé :


Les dix premiers blogs se voulaient une mise à distance du Lieu, qu'on veut « atopique » (sans lieu précis pour ce site, qui le promeut comme Lieu). Le Lieu est foncièrement « hétérotopique » (un lieu « autre » selon la définition de Foucault). La démarche est axée sur une esthétique et le dévoilement progressif d'un interstice social. Au seuil du Lieu, le  blog 12-12 bis inaugurait une série sur la problématique des passages. Le blog 13,  « des passages II : thébaïde" est une mise à distance critique du site "Expérience du Lieu" par Viou. Le dernier blog (14 : Des passages III :  accueil) dédié à Christo, moutonnier de 45 ans, définit un autre rapport à l'image qualifié de « caméra disponible », ni voyeur, ni subjectif au travers d'une élection d'images :"Passages" est un exemple de cette esthétique, une épreuve de la sensibilité, qui met en relation l’accueillant et l’accueilli.

L'actuel blog (Blog 15 : des passages IV : estrangement) poursuit la traversée des passages et réfléchit à la concrétude du Lieu dans un endroit « fort », le porche, qui implique pour le hors-venu un quasi rite de passage. Cette architectonique entre le dedans et le dehors, cet Un-dans-l'Autre renvoie à l'individuation du Lieu : un vieux fort devenu moutonnier. Le concept d'« ostranenie » des formalistes russes, une modalité de l'estrangement, renvoie, au-delà de la seule perception olfactive, au « vrai principe causal des choses », objet d'un prochain blog. Enfin, la section « Esthétique » cherche comment suggérer une représentation de l'intervalle à partir d'une image faussement panoramique (« Décalages ») inspirée par Janus, le dieu italique des passages et des portes.



Blog 15 : des passages IV : estrangement


L’actualité est le caractère de ce qui est en acte »,
Le Robert, article « actualité »

« Justement l'apparition est une brillance discrète de la chose qui arrive sans qu'on l'attende, elle est un scintillement de l'être, mais elle est comme travaillée par un surgissement improbable, incompréhensible, d'une présence : le démon de l'aura »
Alain MONS, 2002, La traversée du visible. Images et lieux du contemporain, Les Éd. de la Passion, p. 81.


« À l’autre pôle de la complexité, les lieux faibles méritent attention en ce qu’ils se situent à la limite de la « lieuité » : un petit nombre de réalités (objets, acteurs) réunis pour des séquences brèves et à faible signification. Mais c’est justement dans ce genre de situation critique que l’effet de lieu se manifeste, en un sens, à son maximum : sur un fond peu contraignant, l’événement et le lieu s’identifient mutuellement mais toute la vérité, cognitive et esthétique, se trouve dans le catalyseur que cette configuration faible a pu constituer, en sorte que des actes importants y aient lieu ».
Jacques LÉVY, 2003, «‘Lieu’ 3 », Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés, sous la direction de Jacques Lévy et Michel Lussault, Éd. Belin, p. 561 et http://espacestemps.revues.org/document414.html



Notes liminaires

Désormais, sera mise en gras la thématique de chaque exergue, afin d'aider notre Lecteur  à comprendre leur convocation ou vocation à parler « avec » l'objet du blog. Cette particularité servira ultérieurement à la réalisation d'un index.

De plus, seront insérées, chaque fois que nécessaire, des balises visuelles, sortes de « pierres de gué » ou amers, où notre Lecteur pourra faire relâche, avant d'affronter la "haute mer", autrement dit, les concepts, l'abstraction, le complexe.



Exemple de balise




1. L'expérimentation olfactive participe du rituel « de passage »

Au mode battu, qui vous fait vaciller sur les mauvaises planches du pont-levis succède la tranquillité du seuil dallé, vite soumis à une odeur méphitique*  : on est enveloppé, submergé, annihilé. Ce haut-le-coeur s'accompagne d'une impression de chancellement, qui peut faire remonter le trouble, la peur, voire l'idée de mort. Ébranlement à la fois du corps et de l'esprit :


« Ça fouette ! » se surprend-t-on à se dire à chaque passage. 
On ne s'y résout jamais.
Un soir, des passants ont préféré dormir ailleurs.



En bout du porche, à ciel ouvert, la nuit, la cour intérieure du fort abrite 1600 brebis, agneaux, tardons, voire quelques chèvres à l'abri des grandes rafales dessous les parapets à barbettes*.


On refait l'expérience de franchir le pont-levis « qui tient parce que c'est la mode » (Seb, été 2003). On s'accroche aux rembardes, on y a froid. On vole vers le porche. Le sol dallé. On soupire comme soulagé. La bouffée d'âcreté assaille.


On pourrait s'arrêter là. Quoi de plus normal qu'associer des odeurs fétides à un élevage. Banalité des choses qui ne répond pas à notre esthétique fondée sur l’étonnement.

Pourtant ce détail est fonctionnel. Il dit la totalité. Un précipité, un objet phénoméno-logique.
   
« C'est qu'en vérité, plus encore que renvoi mutuel, l'interrelation qui lie l'explication des parties à celle du tout et réciproquement est en fait invitation à une description et explication récursive : la description (explication) des parties dépend de celle du tout qui dépend de celle des  parties (...) »
Edgar MORIN, 1977, La Méthode. 1. La Nature de la Nature, Seuil, p. 125.


Il faut défaire de son « odorat de bois » comme on  peut parler de « langue de bois ».

L'historien de la micro-storia, Carlo GINZBURG (note 1) disqualifie la vision familière des évènements et des objets et prône le regard naïf, celui des indigènes brésiliens de Montaigne par exemple ; cette mise à distance est le fondement même de l'estrangement vis à vis de la fausse trivialité des choses.



Ainsi, dans le choc de la soudaineté, on expérimente brutalement un seuil, Schwelle en allemand, tant l’idée de variation de flux, du venté au calme mais nauséabond, s’impose : l'effet de lieu connaît ici son acmé* par gonflement, dilatation de la sphère olfactive  (la signification même de schwellen : gonfler).

Cette « expérience du seuil », la Schwellenerfahrung de Walter Benjamin, a aussi valeur de rite de passage pour le hors-venu qui décide de rester :

« Van Gennep defined rites de passage as « rites which accompany every change of place, state, social position and age » (Van Gennep [1909] 1960 in Turner 1967: 94). Van Gennep indicated that all such rites are marked by a threefold progression of successive ritual stages: (1) separation or the pre-liminal (after limen, Latin for threshold), when a person or group becomes detached from an earlier fixed point in the social structure or from an earlier set of social conditions; (2) margin or the liminal, when the state of the ritual subject is ambiguous; he is no longer in the old state and has not yet reached the new one; and (3) aggregation or the post-liminal, when the ritual subject enters a new stable state with its own rights and obligations (Turner 1967:94; 1968b: 576-577) ».
Mathieu DEFLEM, 1991, « Ritual, anti-structure, and religion: a discussion of Victor Turner's processual symbolic analysis », Journal for the Scientific Study of Religion, 30(1), p. 1-25 et sur,
http://www.cla.sc.edu/socy/faculty/deflem/zturn.htm


Chaque arrivée en tant que limen (VAN GENNEP) introduit dans l'expérience du Lieu (Foucault a d'ailleurs présenté les rites de passage comme des hétérotopies).

Par temps agité, la perturbation olfactive est moins marquée. Par temps calme, elle est concentrée. S'il ose rester, le hors-venu verra ses affaires, ses vêtements « incorporés » dans le lieu anthropologique. La baignoire en sera le révélateur coloré après-coup... qu'il ne re-verra qu'au retour. Il faut se ré-habituer à l'absence d'eau : le confort moderne de pays développé est devenu une quasi-norme. C'est le passage en acte vers le troisième stade de Van Gennep : vivre à contre-temps de la modernité avec mes amis bergers.




2. Apparaître-transparaître est le premier acte de l’actualité.

Cette bouffée d'âcreté est plus qu'une apparition. Elle est aussi « transparition », une façon de paraître qui le distingue des autres lieux, mais aussi « l'indice - peut-être aussi l'icône ou le symbole - d'autre chose dont cependant il se coupe et qu'il livre sur le mode restrictif de la privation » (nous pointons, note 2 ).

Ce porche entre deux spatialités, l'extérieur et la cour intérieure, manifeste la concrétude du Lieu. Du latin concrescere, « croître ensemble par agglomération (agrégation), s'accroître », « se former par condensation, s'épaissir, se durcir », telle la couche de migou, le fumier ovin, qui ensevelit l'intérieur de Néblas et particulièrement la cour-parc :


« La concrétude manifeste qu'une chose soit, en elle-même et en un milieu qui lui est propre. [Elle est] co-agrégation en un topos de tout le tissu relationnel de la chôra ».
Félix PHARAND-DESCHÊNES, Anthropologie de l'espace, Lexique, entrée « concrétude »                            http://www.astrosurf.com/anthropos/lexique/index.htm


La co-occurrrence d'une modalité spatiale, le « seuil » (Schwellen : « gonflement ») et d'un phénomène, la « concrétude » (« croître ensemble ») imposent un retour à la phusis des Grecs en tant que Nature.

Phusis de phuomai, « faire pousser, faire naître, produire » en grec. A donné « physique ».

Autrement dit, l'Un (le « seuil » ) et l'Autre (la « concrétude ») sont l'Un-dans-l'Autre et dessinent un ruban de Möbius*, forme de l'entrelacs, de la traversée, de l'Ineinander.




Escher, Ruban de Möbius II
Gravure sur bois en trois couleurs, 1963


L'Ineinander fut théorisé par HEGEL : « Nicht nur die Wahrnehmung, auch das Ding zeigt Reflexion und Bewusstsein. Beide Momente gehen ineinander über  », qui pourrait être traduit par : « Ce n'est pas seulement la perception, la chose qui montre aussi une réflexion et une conscience. Les deux moments vont l'un dans l'autre »,
HEGEL, G.W.F., Phänomenologie des Geistes, in
http://home.wolfsburg.de/stadtbibliothek/Literaturservice-Dateien/hegel(1).html
Georges DIDI-HUBERMAN a repris ce concept dans Phasmes. Essais sur l'apparition, 1998, Ed. de Minuit, not. p. 105.



Sans l'un (le seuil en tant qu'espace intermédiaire entre la cour intérieure du fort et le porche comme exutoire d'une cour fermée à ciel ouvert), l'autre n'existe pas (la concrétude comme phénomène qui se manifeste en une portion d'espace, le seuil-porche).

"Quand la fumée de tabac sent aussi de/ la bouche qui l'exhale, leurs deux odeurs/ s'épousent par inframince (inframince/olfactif)". 
Marcel DUCHAMP, Notes, Paul Matisse et Centre Georges Pompidou, Paris, 1980.




3. Un espace d'étrangeté, une « ostranénie »

Le vieux fort est moutonnier. Ce qui a lieu (la concrétude) est fonction du lieu (dans sa relation avec les autres lieux), parce que ce qui a lieu (comme événements) fabrique le Lieu (le lieu anthropologique), ce qui peut s'écrire ainsi :




Ainsi, le Lieu est finalement ce que Gillo Dorglès dénomme une « ostranénie », élargissement la définition des formalistes russes :


« (...) Et on peut affirmer que, chaque fois qu'un éléments à sémantique identifiable est retiré de son contexte normal et inséré dans un contexte qui lui est étranger, ou chaque fois qu'une unité morpho-sémantique est utilisée de manière à lui faire assumer une « fonction » différente de celle de son origine (et d'autant plus si celle-ci est insolite, inattendue, inédite), une ostranénie se produira ».
         
Gillo DORFLÈS, 1984, L'intervalle perdu, traduit de l'italien par Marie-Thérèse Ketterer, Librairie                                  des  Méridiens, Blibliothèque de l'Imaginaire, p. 107.



Cet espace d'étrangeté participe largement de l'aliénisation (du lat. jurid. alienare, «égarer l'esprit» de alienus «étranger») qui fut la nôtre (blog (2). « Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu ») et suscite notre continuel retour au Lieu.

Selon le Dictionnaire International des Termes Littéraires (DITL, note 3), la traduction en anglais d'ostranenie est estrangement, «making strange», de l'ancien français estrange, du latin extraneus «extérieur, étranger» ou «bizarre», et -ment, suffixe savant pour former les substantifs, du latin mens, mentis, «esprit» et qui sert à caractériser une façon d'être ou d'agir.

Cette mise en ostranénie participe pour partie de l'hétérotopie (voir « blog 4. Hétérotopie ») sur laquelle on reviendra.

Nul doute que la thématique des ruines au travers de la mise en métaphore du « vaisseau de haute mer échoué » participe également de la mise en estrangement. On reviendra également sur ce paradigme de l'absence qui passionna le XVIIIè siècle.

Cet estrangement est un dérangement. Il restera à déplier l'histoire du Lieu, autrement dit à relier la transparition à cet « autre chose », objet d'un prochain blog.



Notes :

Note 1 :   Carlo GINZBURG, 2001, « L'estrangement : préhistoire d'un procédé littéraire », À distance. Neuf essais sur le point de vue en Histoire, Gallimard,  Bibliothèque des Histoires.

Note 2 :  Henri QUÉRÉ, 1992, « Le puzzle, l'iceberg et la syncope. Approches du fragment », Intermittences du sens, PUF, Formes sémiotiques, p. 73.

Note 3 :  Dictionnaire International des Termes Littéraires ou DITL,
http://www.ditl.info/lex/search.php





Glossaire :

Acmé : Apogée, moment du plus grand développement (Le Robert).

Barbettes (Parapets à -, de « barbe ») : Les canons (en barbette) sont situés sur une plate-forme assez élevée pour qu'ils puissent tirer par-dessus le parapet plutôt qu'à travers des embrasures d'une fortification. On parle aussi de « batteries à barbettes » pour des canons placés sur le pont supérieur d'un navire de guerre pour tirer à ciel ouvert (Le Robert).

Unheimlich : ce qui n’appartient pas à la maison et qui pourtant y demeure (Heimlich, ce qui fait partie de la maison, non étranger, familier, apprivoisé). Pour FREUD, désigne cette « chose qui aurait dû demeurer cachée et qui a reparu ». L’épilepsie (ce moment où un corps d’apparence saine semble habité par un démon), le thème du double (le thème littéraire ou cinématographique du döppelganger, cet étrange double fantomatique qui hante la maison), la compulsion de répétition et le déjà-vu.

Mêmes si les termes ne sont pas employés par Freud, l’Unheimlich correspond à un franchissement, à une traversée : il nous met en contact et aux prises avec le connu de l’inconnu, le familier de l’étrange, l’intime de l’étranger.


Méphitique : qui a une odeur répugnante ou toxique. Les puits ont cette réputation : « Il existe dans cette région un puits d'où s'échappe un méphitisme mortel à tout ce qui en approche. L'infection heureusement se concentre dans le rayon du gouffre qui l'exhale, sans quoi tous les lieux circonvoisins deviendraient inhabitables » (Ammien MARCELLIN, Histoire de Rome, livre XXIII, Chapitre 6,
http://agoraclass.fltr.ucl.ac.be/concordances/Ammien_histXXIII/lecture/6.htm     
Antoine Laurent LAVOISIER est l'auteur d'un Rapport sur le méphitisme des puits, p. 395-396, 1868 (8 mars 1783),
http://histsciences.univ-paris1.fr/i-corpus/lavoisier/book-detail.php?bookId=362 


Ruban de Möbius : « surface obtenue en cousant bord à bord deux extrémités d’un ruban rectangulaire avec une torsion d'un demi-tour, ou toute surface topologiquement équivalente ». Pour de superbes représentations mathématiques,
http://www.mathcurve.com/surfaces/mobius/mobius.shtml

Ici (Escher, Ruban de Möbius II ), les fourmis rouges avancent l’une derrière l’autre en parcourant un anneau sans fin dont les faces externes et internes ne sont en fait qu’une seule et même surface. Avec un nombre fini de créatures, Escher représente l'infini en leur faisant parcourir une boucle.

« Il suffit d'utiliser une longue bande de papier, de lui faire subir une torsion d'un demi-tour puis de coller les deux extrémités. On découvre alors une surface ayant deux propriétés inattendues : cette surface possède une seule face et un seul bord. En mathématiques on parle de surface non-orientable.
Si l'on coupe le ruban en deux dans le sens de la longueur, on obtient un anneau unique, vrillé, mais qui possède deux faces distinctes et deux bords distincts. Si on le recoupe dans le sens de la longueur, on obtient... deux anneaux distincts, vrillés et entortillées l'un sur l'autre.
Cet objet a été conçu simultanément en 1858 par le mathématicien allemand August Ferdinand Möbius et par son compatriote Johann Benedict Listing, bien que ne travaillant pas ensemble. Le nom du premier fut retenu grâce à un mémoire présenté à l'Académie des sciences à Paris. On trouve également les dénominations de bande, anneau ou ceinture de Möbius ou de Moebius, notamment dans les traductions ».





Sources : « Confection du fameux ruban », Ruban de Möbius, article de Wikipédia, encyclopédie libre en ligne,
http://fr.wikipedia.org/wiki/Ruban_de_M%C3%B6bius




Esthétique : comment suggérer l'intervalle du dérangement ?






« Dans notre rapport aux choses, tel qu'il est constitué par la voie de la vision et ordonné dans la figure de la représentation, quelque chose glisse, passe, se transmet d'étage en étage, pour y être toujours  à  quelques degré éludé. C'est ça qui s'appelle regard ».
Jacques LACAN, 1973, Le séminaire, Livre XI, Seuil.


La nature a horreur du vide »
ARISTOTE


« L'horror vacui devrait donc être remplacé par l'horror pleni. IL serait juste de partir à la chasse d'un espace vide à ne pas remplir, d'un intervalle entre deux sons, d'un espace béant entre le horribles maisonnettes en forme d'escargot qui infestent nos rivages, d'une page blanche dans un livre imprimé, d'une heure vide de bruits et de sons. Malheureusement ceux qui comprennent la nécessité physiologique du vide et de la pause sont rarissimes. La plupart des hommes est encore profondément ancrés dans l'erreur du plein et non de son horreur ».
Gillo DORFLÈS, 1984, L'intervalle perdu, traduit de l'italien par Marie-Thérèse Ketterer, Librairie                         des  Méridiens, Bibliothèque de l'Imaginaire, p. 23-24.


Toute lézarde raconte le travail plus ou moins sourd d'une ruine, d'une chute causée par un processus de dissociation, d'ouverture interne».
Georges DIDI-HUBERMAN, 1999, La demeure, la souche. Apparentements de l'artiste, Minuit, p. 103.


Les quelques mots jetés en tête de ce blog (« vision-division ») ont valeur d'explicitation : point besoin de discourir... Les choses tendent d'elles-mêmes à dire les choses...



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30 janvier 2005

16 : Regards sur... "Décalages" (.)


 

"Modalités des passages"


Décalages, Pastel, détail, Xpl

(.)

Dans les solitudes neigeuses, bien loin au-dessus de la vallée des hommes,
on doit, les nuits d'hiver, entendre les hurlements des loups et du vent
qui
s'engoufrent par le vieux porche de Néblas.

Mais ce n'est peut-être que le fort qui, dans son langage de pierre,
se
récite un vieux quatrain  de Ronsard :

" Je te salue, ô vermeillette fente,
Qui vivement entre ces flancs reluis ;
Je te salue, ô bienheureux pertuis,
Qui rend ma vie heureusement contente! "

Viou,
31 janvier 2005



(.)

« la clôture n’est plus uniquement l’antithèse de l’ouverture mais qu’elle fonctionne également comme l’ouverture d’un infini au sein d’une forme finie. La notion de clôture est donc ambiguë puisqu’elle peut être, dans un même temps, une chose et son contraire ».
Sophie MASSÉ, 1996, « La clôture comme ouverture d’un infini dans Midnight’s Children », Études Britanniques Contemporaines, n° 10, Presses universitaires de Montpellier,
http://ebc.chez.tiscali.fr/ebc104.html 


« L'image photographique contient pour beaucoup encore la promesse d'une vérité, fut-elle masquée, codée ou pervertie. Pourtant, ce que l'on a appris au fil des études ici publiées, au travers de méthodes et d'objets singuliers, c'est précisément que les photographies ne mentent ni ne disent la vérité. Ni plus ni moins que d'autres, ces images sont des représentations, c'est-à-dire des objets construits, inséparables de leurs usages et de leurs lectures, des lieux de projection des fantasmes et des idéologies, où la vérité n'est qu'une élaboration possible, une fiction de plus ».
André GUNTHERT et Michel POIVERT, 2001, « Laboratoire du photographique », Études Photographiques, n° 10, Novembre 2001, http://etudesphotographiques.revues.org/document291.html

(.)



Blogs publiés :

15 : Des passages IV : estrangement
14 : Des passages III :  accueil
13 : Des passages II : thébaïde
12-12 bis. Des passages I : décadrages
11. De l'identité du site
10-10 bis. Panoptique ?
9. De la circonstance : du Lieu au monde
8. "lieu blanc " : le blank II (apostille obligée au blog 7)
7. "lieu blanc" : le blank
6. " lieu blanc " : fusion
5. Design du site
4. Hétérotopie
3. Principes de ce blog
(2). Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu
(1). Néblas : premier contact distant

(.)



Résumé :


Les dix premiers blogs se voulaient une mise à distance du Lieu, qu'on veut « atopique » (sans lieu précis pour ce site, qui le promeut comme Lieu). Le Lieu est foncièrement « hétérotopique » (un lieu « autre » selon la définition de Foucault). La démarche est axée sur une esthétique et le dévoilement progressif d'un interstice social. Au seuil du Lieu, le blog 12-12 bis inaugurait une série sur la problématique des passages. Le dernier blog (Blog 15 : des passages IV : estrangement) poursuit la traversée des passages et réfléchit à la concrétude du Lieu dans un endroit « fort », le porche, qui implique pour le hors-venu un quasi rite de passage. On s'intéresse à l'individuation du Lieu : un vieux fort devenu moutonnier. Enfin, la section « Esthétique » cherche comment suggérer une représentation de l'intervalle à partir d'une image faussement panoramique  (« Décalages ») inspirée par Janus, le dieu des passages et des portes.

Le présent blog « 16 : regards sur... » travaille la dialectique de l'ouverture et de l'ouverture : notre ami Viou porte un regard équivoque sur l'image en quatre (« Décalages ») en réponse à l'ultime phrase du dernier blog : « point besoin de discourir... Les choses tendent d'elles-mêmes à dire les choses... ». Il interroge le statut de l'image, particulièrement la prime image - la première, celle qui prime - et s'inscrit dans une logique de l'œuvre ouverte. Qu'il soit ici remercié pour son limen poétique et la finesse de son style.

(.)


Blog 16 : Regards sur... "Décalages" (.)



« Décalages »



La rubrique « Esthétique » du blog 15 s'échevait laconiquement sur ces deux phrases à propos de l'image en tête de blog « Décalages » :

« Les quelques mots jetés en tête de ce blog (« vision-division ») ont valeur d'explicitation : point besoin de discourir... Les choses tendent d'elles-mêmes à dire les choses... ».

Pour notre ami Viou, cette conclusion-clôture laconique avait manifestement valeur de provocation (note 1) au sens 2 que donne WordNet (note 2). Il a eu la grande amabilité de réagir à l'image en quatre (« Décalages ») incrustée dans un texte libre. Qu'il soit remercié ici vivement pour cette ouverture, qui comble un vide.

Il ne lui a pas échappé, que la photographie, en tant que témoin muet sur lequel « il n'y a rien à ajouter » dit Rosalyn KRAUSS (note 3) échappe au statut autoréférentiel*. J'aime assez sa surprise, voire sa perplexité au sens premier du latin plectere, devenu second dans l'évolution de la langue : un travail de tissage (des sens possibles ) telle une araignée, occupée à tramer sa toile dans le vide.

Ce blog 16 livre son texte intégral comme « appel à la voix ». Le prochain blog poursuivra cette exploration autour du regard en tant que « provocation of vigorous investigation » (sens 3 de Word Net).





"Petit bout" (
prime image)



(.)

26 janvier 2005

« Mon cher XPL, 

N’ayant pas manqué d’être quelque peu surpris par l’image en quatre éléments de ton blog 15, je te fais part des quelques réflexions qu’elle m’a inspirées. Je te les livre de façon un peu brute, sans ordre ni dessein, au gré de mon esprit qui se plaît à folâtrer autour de cette construction photographique un peu « estrange ».

Le lecteur habitué à nager dans les eaux troubles de ton weblog saisit d’emblée, et à plus forte raison s’il a une infime connaissance des lieux, qu’il s’agit là d’un montage à partir du porche d’entrée du vieux fort et d’une faille saisie au sommet de la voûte.

Mais la réalité s’échappe très vite et le regard est comme aspiré par ces lèvres de pierre. On songe immanquablement à une image de la féminité surprise dans le secret de son intimité. Pire, on lui trouverait presque, tant l’apparition est brutale et saisissante, comme un érotisme exacerbé, aux limites de la pornographie.

Qui se cache ainsi dans les replis pétrifiés de la muraille ? Qui semble nous inviter à vouloir glisser notre oeil ou notre imagination derrière le voile obscur tendu entre les renflements plissés de la roche ?

Est-ce Néblas qui, comme médusé soudain par son austère majesté, veut gommer sa sévère et puissante virilité en nous révélant son caractère androgyne et assurément insoupçonné ?

Est-ce le photographe qui, apportant la lumière à travers le porche, voudrait nous éclairer ou s’éclairer lui-même, tel un gynécologue s’apprêtant à fouiller de son regard scrutateur des entrailles jusque là défendues ?

Dans ce monde des bergeries d’altitude où la masculinité galvanise les relations, a-t-on ressenti soudain le besoin d’adoucir les mœurs par une touche de féminité ?

A moins que des hommes, courbés sous le fardeau de la solitude, n’aient voulu à leur manière retrouver l’Origine du Monde*.

Peut-être est-ce tout simplement le fort qui, dans le délabrement de sa vieillesse, comme un soldat blessé sur le front, vient dans son agonie lancer un dernier et pathétique appel de détresse vers le lointain souvenir de la mère perdue, comme s’il voulait rebrousser chemin, revenir en franchissant le rideau des voiles défendus vers le bonheur des années d’autrefois. Mais la Gorgone du temps a accompli sa sale et ignoble besogne. Il n’y a plus que la douleur. Celui que l’on qualifiait  du beau nom d’ « Amer dans les brumes »  n’était peut-être  qu’un a-mère… dans le brouillard de sa vie déclinante…

Bien à toi en ce soir de janvier balayé par les bourrasques de l’hiver.

Viou »


(.)

Notes :

Note 1 : Selon WordNet, la « provocation » a trois sens :
1. aggravation, irritation, provocation (unfriendly behavior that causes anger or resentment)
2. incitement, incitation, provocation  (something that incites or provokes; a means of arousing or stirring to action)
3. provocation, incitement  (needed encouragement; « the result was a provocation of vigorous investigation »)
http://www.cogsci.princeton.edu/cgi-bin/webwn?stage=1&word=provocation

Note 2 : WordNet est un système de référence lexical en langue anglaise inspiré par les théories psycholinguistiques de la mémoire lexicale. Il a été developpé en ligne par le « Cognitive Science Laboratory » de l'Université de Princeton sous la direction du professeur George A. Miller.
http://wordnet.princeton.edu/ pour la présentation du projet
et http://wordnet.princeton.edu/cgi-bin/webwn pour la recherche en ligne


Note 3 : Rosalind  KRAUSS, 1990, Le photographique, Macula, p. 12.


(.)



Glossaire :

Autoréférentiel : Qui renvoie au référent, autrement dit à la certitude tranquille que la photographie nous transmet la véritable image des choses,  une reproduction fidèle de la nature. 

Dès l'invention de la photographie, contre l'attitude de ses contemporains qui volontiers confondaient photographie et art contre la peinture, expression première de l'art, Baudelaire écrit : « Puisque la photographie nous donne toutes les garanties désirables d'exactitude (ils croient cela, les insensés !), l'art, c'est la photographie. A partir de ce moment, la société immonde se rua, comme un seul Narcisse, pour contempler sa triviale image sur le métal. Une folie, un fanatisme extraordinaire s'empara de tous ces nouveaux adorateurs du soleil. D'étranges abominations se produisirent. En associant et en groupant des drôles et des drôlesses, attifés comme les bouchers et les blanchisseuses dans le carnaval, en priant ces héros de vouloir bien continuer, pour le temps nécessaire à l'opération, leur grimace de circonstance, on se flatta de rendre les scènes, tragiques ou gracieuses, de l'histoire ancienne. Quelque écrivain démocrate a dû voir là le moyen, à bon marché, de répandre dans le peuple le dégoût de l'histoire et de la peinture ».
Charles BAUDELAIRE, Salon de 1859, Œuvres Complètes, Éd. Gallimard, Bibliothèque de la Pléiade, 1968

Contre la conception mécaniste et positiviste de la photographie se sont développés la « photographie pictorialiste » au tournant du XX è siècle, le cercle du surréalisme, puis de la photographie conceptuelle dans le Paris des années 1970 et 1980 (Boltanski, Gerz, Rousse, etc.), de la photographie des réalités artificielles (Blume, Brus, Demand, etc.), de même que des pratiques actuelles du travail numérique sur la photographie qui donne naissance à des images inclassables entre peinture et photographie.


L’Origine du Monde :  Célèbre huile sur toile de Gustave COURBET, 1866, H. 0,46 ; L. 0,55 m, Paris, musée d'Orsay,
Entre autres, consulter « L'Origine du monde. Autour d'un chef-d'oeuvre de Courbet »,
http://www.musee-orsay.fr/ORSAY/orsayNews/Program.nsf/0/017437a230b07463c125689d005542aa?OpenDocument
On apprécie la subtile homophonie référentielle dont fait preuve Viou : « A moins que des hommes, courbés [Courbet] sous le fardeau de la solitude, n’aient voulu à leur manière retrouver l’Origine du Monde* ». A la toile originale convenue, on préférera l'opportune résine minérale d'un sculpteur marseillais contemporain, Jean LEPRÊTRE.


L'origine du monde, Jean LEPRÊTRE, Résine minérale, pièce unique , 65 x 80 cm
http://jeanlepretre.free.fr/oeuvres.html 

(.)


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24 février 2005

17, Regards sur... "Décalages (..)"




"Modalités des passages"



"Pastel perspicace"
      


En hommage à Murielle Gagnebin et Georges Didi-Huberman, envers lesquels la dette intellectuelle est immense. Qu'il me soit permis ici de transmettre une infime part de leur talent. Avec humilité et reconnaissance pour ce dévoilement de l'infini mystère des arts.



(..)



Blogs publiés :

16. Regards sur... "Décalages" (.)
15. Des passages IV : estrangement
14. Des passages III :  accueil
13. Des passages II : thébaïde
12-12 bis. Des passages I : décadrages
11. De l'identité du site
10-10 bis. Panoptique ?
9. De la circonstance : du Lieu au monde
8. "lieu blanc" : le blank II (apostille obligée au blog 7)
7. "lieu blanc" : le blank
6. " lieu blanc" : fusion
5. Design du site
4. Hétérotopie
3. Principes de ce blog
(2). Atopique, atypique : tombé dans la fable du Lieu
(1). Néblas : premier contact distant




Résumé :

Les dix premiers blogs se voulaient une mise à distance du Lieu, qu'on veut « atopique » (sans lieu précis pour ce site, qui le promeut comme Lieu). Le Lieu est foncièrement « hétérotopique » (un lieu « autre » selon la définition de Foucault). La démarche est axée sur une esthétique et le dévoilement progressif d'un interstice social. Au seuil du Lieu, le blog 12-12 bis inaugurait une série sur la problématique des passages. Le blog 15 (des passages IV : estrangement) poursuit la traversée des passages et réfléchit à la concrétude du Lieu dans un endroit « fort », le porche. On s'intéresse à l'individuation du Lieu : un vieux fort devenu moutonnier. Enfin, la section « Esthétique » présente une image en quatre (« Décalages »). Dans le dernier blog « 16 : regards sur... «Décalages » », notre ami Viou porte un regard équivoque sur cette image  faussement panoramique. Il interroge le statut de l'image, particulièrement la prime image, "petit bout" - la première, celle qui prime - et s'inscrit dans une logique de l'œuvre ouverte.

Le présent blog (Blog 17 : Regards sur... Décalages (..)) poursuit l'exploration de l'image comme « provocation of vigorous investigation » au sens 3 de Word Net. Outre le décalage selon le plan de la profondeur, cette image en quatre dessine curieusement la figure latente de l'Un-dans-l'Autre selon Hegel. Le recours au concept d'infra-mince de Marcel Duchamp est convoqué pour rendre compte d'une possible imperception. On s'attarde aussi sur la prime image (« Petit bout ») en gros plan, que Viou a la grande amabilité d'examiner. Donner à voir tel ou tel aspect d'une réalité en focalisant l'attention du Spectateur sur un objet plutôt qu'un autre n'est pas anodin.


(..)


Blog 17, Regards sur... " Décalages (..)"



Le présent blog comme ultime apostille ne se veut pas simple supplément : comme tel, il chercherait (maladroitement) à suppléer aux éventuels manques de Viou (blog 16 : Regards sur... "Décalages" (.)).

Succession n'est pas correction, ni contre-argumentation. Notre progression se veut plutôt subjectile* au sens de spectularisation, d'écart, de retard et de dévoilement d'une dissimulation. Ainsi, le blog 15, « Des passages IV : estrangement » jouerait à sa manière la discrète*. La présente livraison participe plutôt de la friponne* comme « provocation of vigorous investigation » au sens 3 de Word Net (voir blog 16).

(..)


1. D'une imperception

« C'est au sein de l'évident qu'est le caché »
François JULLIEN, Un sage est sans idée ou l'autre de la philosophie, Seuil, L'ordre philosophique, p. 62.

« Ne perdez pas les phénomènes  ! »
Louis QUÉRÉ, 2004, « Il faut sauver les phénomènes ! Mais comment ? », EspacesTemps 84-85-86, p. 24-37, p. 28.

« Ce sont donc ces lieux, ces instants, ces atmosphères qui dans une odeur, une saveur, un contact, reviennent tels qu'en eux-mêmes, tels qu'ils ont été liés à ces sensations. La convocation est immédiate et totale, c'est-à-dire sans la représentation d'un représentation. On est bien ici devant un processus inaccessible au discours, on est devant une pure opération de connexion par contiguïtés. Or, comme le moment où surgit une sensation (ainsi une odeur) est totalement imprévisible en ce que cela dépend du monde extérieur, la surprise reste toujours totale et la reconnaissance peut s'avérer difficile (à quoi pourrait s'ajouter la dynamique du refoulement) ».
Marcel HÉNAFF, 2004, « Le passeur. Lévi-Strauss avec Proust et Platon », Lévi-Strauss, l'Herne, p. 424-431, p. 427

« A l'autre bord, il y a la décomposition, les flatulences, les éboulis terreux des excréments, l'informe, tout ce travail autour de cet Erdenrest, cet embarrassant reliquat de terre dont parle Goethe dans son Faust, que laisse le corps humain après lui ».
Jean CLAIR, « Une esthétique du stercoraire », in La beauté : remède, maladie ou vérité,  XVIIIème Journée de Psychiatrie du Val de Loire, Abbaye de Fontevraud,  21 juin 2003,
http://psyfontevraud.free.fr/2003/clair.htm et du même auteur, 2004, De Immundo. Apophatisme et apocatastase dans l'art d'aujourd'hui, Galilée, collection Incises, p. 19.



« Décalages » se présente comme une succession de « tableaux », autant de carrés (en italien, tableau se dit d'ailleurs « quadro »), fragments d'un corps dépecé, le porche du fort de Néblas.

Derrière l'évidence de l'obvie (le Lieu comme fort moutonnier) se cachait - avons-nous écrit - un latent, un inconnu fétide concentré dans le porche-seuil de Néblas.

« Ouvrons les narines pour sentir » pour ne pas perdre le phénomène.

Ainsi pour la Torah, la vérité se cache derrière l'apparence et derrière l'apparence se cache une autre apparence (cette autre chose sur lequel on fera un retour). Il en va ainsi pour « Décalages », qui présentait des décalages successifs en une apparence de (faux) panoramique vertical.

« Fermons les yeux pour voir » [1]


Plus qu'une fissure, la « faille qui pointe le manque » peut être vue comme une fistule* tant l'ambiance méphitique est prégnante dans le porche et renvoie au champ lexical des suppurations de la pathologie intestinale et urinaire.

Comment ne pas se remémorer l'été 2002 remarquablement « pourri » en Europe ? Vint le jour où déborda le pissat de ruissellement de la cour-parc à brebis. S'étalait alors une flaque ocre au milieu du porche de Néblas, qui ouvrait sur le cloaque de la cour intérieure et des souterrains du fort. Souffrance des hommes, souffrance des bêtes... qui pataugeaient dans le migou et désespéraient de l'inclémence du temps.

On reviendra sur cet abject.


Dans « Décalages » (ci-dessous une nouvelle fois), la fistule de pierre, axe princeps de la voûte, est comme affectée dans sa propre épiphanie : elle est clairement décrochée selon la vision perceptive du Spectateur dont le regard glisse vers l'extérieur du porche, de proche en proche selon la définition du regard de Lacan (« apparence 1 »).




Pourtant, cette pluralité de décalages est singulière.

Elle cache un autre décalage, qui suppose un temps plus long d'observation et une défamiliarisation hors de l'horizon d'attente.


« Pastel perspicace » nous aidera à penser le produire «dans le sens des Grecs», comme un faire-advenir à la présence, un conduire-hors : ce que Heidegger reprend ce même terme dans « Le principe de raison » on l'explicitant, comme "l'apparaître du retrait" ou Unverborgenheit*.

« Pastel perspicace »

Regardons de plus près cette machinerie pour laquelle on ne pourra reprocher à notre Lecteur-Spectateur un manque d'acuité de perspicacité.


Tout se passe comme si la fistule décrochée par la mise en image décrochait également latéralement les images. Autrement dit, une sorte de faille transformante :

Convenons de nommer de haut en bas les images : 1 > 2 > 3 > 4
et par « > » l'idée de recouvrement partiel d'une image sur l'autre.


Le haut de 2 (vert) recouvre le bas de 1 (bleu), qui, elle recouvre le haut de 2 en bas à droite.
Le haut de 3 (rouge) recouvre le bas de 2, qui elle recouvre le haut de 3 en bas à droite.
Le haut de 4 (bleu ciel) recouvre le haut de 3, qui elle recouvre le haut de 4 en bas à droite.

Ainsi, le haut de l'image inférieure recouvre le bas de l'image supérieure, qui recouvre l'image inférieure. Autrement dit, 1 passe au-dessus de 2 qui passe au-dessus de 3, qui passe au-dessus de 4, qui passe au-dessus de 3, qui passe au-dessus de 2, qui passe au-dessus de 1, qui... etc.
   
Soit l'itération : « haut de n + 1 > bas de n, mais  bas de n > haut de n + 1 »
que la balise visuelle formalise autrement :




Ainsi « Décalages » entre en correspondance formelle avec la figure du ruban de Möbius du précédent blog. Il traduit aussi le propre de l'expérience du Lieu pour l'étant-en-train-de-traverser-le-porche. Passage entre deux mondes... Spirale méphitique. On passe du dehors (l'extérieur) à l'entre-deux insupportable, le porche. On en ressort, le sens s'inverse selon la logique de l'Ineinander*.

Cette vision seconde (« Apparence 2 ») qui échappe possiblement au Lecteur-Spectateur relève du concept d'infra-mince* de Marcel DUCHAMP.

Cette incongruité nous trompe en faisant mine de ne pas nous tromper. Déchirure autant que tressage. Telle est l'esthétique de cette image.


Un pastel a été préféré à une retouche numérique - trop froide - de l'image originelle : on aime son caractère brut de pâte grasse qui se marie bien avec la texture du fond noir créée sous Photoshop.


(..)



2. La figure-fissure-fistule



« Petit bout » (prime image)




2.1. Petit bout, gros p(l)an


« Un simple changement d'échelle provoque d'insolites ressemblances, des analogies inimitables, et pourtant existantes »,
Salvador DALI, 1971, « La photographie : pure création de l'esprit », Oui 1. La Révolution paranoïaque-critique, Gonthier-Flammarion, p. 24-26.


« Le régime affectif de l'image, défini par le gros plan, prescrit certaines formes essentielles du cinéma comme art, voire programme des "genres" : suspense, horreur, érotisme. La Tragédie devient anatomique, ce qui veut dire que son espace se restreint et se resserre sur le corps, sur des mouvements infimes à la surface du corps (le monde se rétrécit), en même temps que ceux-ci deviennent des événements absolus. A travers le gros plan, le cinéma réalise un changement d'échelle de la carte des événements : un sourire devient aussi important qu'un massacre (...)».
Pascal BONITZER, Peinture et Cinéma, Décadrages, Cahiers du Cinéma, Éditions de l'Étoile.


Donner à voir tel ou tel aspect d'une réalité en focalisant l'attention du Spectateur sur un objet plutôt qu'un autre n'est pas anodin. Grossir un élément qui n'a pas le statut informatif du détail conduit à une fragmentation expressive, émotionnelle, excessive. Ainsi, pourrait-on dire que l'indice qui fait face fait portrait au sens où il figure en défigurant.

Ainsi, la « bouche » géante du sculpteur italien Giuseppe PENONE, qui travaille volontiers les limites, les frontières, l'entrelacs dans une Inquiétante étrangeté :





Dépouille d’or sur épines d’acacia (bouche), Giuseppe PENONE,


[Spoglia d’oro su spine d’acacia (bocca)], 2001-2002
Soie, épines, colle, or
300 x 1200 cm (trente toiles de 100 x 120 cm chacune)
Collection Galleria Nazionale d’Arte Moderna, Rome
Vue prise au Spazio per l’arte Contemporanea, Tor Bella Monaca, Rome
Ph. Giuseppe Penone et Dina Carrara, 2002
Rétrospective Giuseppe Penone, Du 21 avril au 23 août 2004, Galerie Sud, niveau 1, Centre  Pompidou, Musée national d’art moderne,
http://www.cnac-gp.fr/education/ressources/ENS-penone/penone.html

« La limite se trouve évoquée dans l’œuvre, non seulement dans sa perception esthétique, mais aussi dans sa conception. Tout d’abord par son appel à la peau, la peau qui établit les limites entre notre corps et ceux des autres, zone de confins et de contacts. L’empreinte revient ici comme trace tactile de sa bouche que l’artiste laisse sur un morceau de scotch, projetée ensuite à une échelle monumentale sur les toiles. Puis, le dessin de cette première empreinte est repris sur l’épiderme de soie qui recouvre les toiles par une multitude d’épines d’acacia qui y sont enfoncées et collées. L’épiderme humain dans sa partie la plus sensible, celle des lèvres, est associé, par analogie, à la sensualité naturelle de la soie. Mais la douceur du rapprochement est aussitôt renversée en agression, celle des piqûres d’épines qui constellent la surface et suivent pas à pas les sillons de l’empreinte.

Le blanc de la soie contraste avec la couleur sombre des épines qui se hérissent en suggérant le dessin d’une bouche qui vire au paysage, dans un curieux entrelacs de formes et de sensations tactiles opposées. La bouche est donc ici paradoxalement formée et délimitée d’épines, mais sa forme n’est pas stable. Elle est le lieu d’une métamorphose entre forêt et lèvres, qui se dilatent jusqu’à épouser le lieu même où l’œuvre se donne à voir, immense. Les lèvres hérissées d’épines deviennent manteau, dépouille enveloppant l’espace et le spectateur.

A la beauté rassurante Penone préfère une beauté trouble et parcourue d’un frisson de terrible, proche en cela de Hölderlin, ou de Rilke, pour qui “Le Beau n’est rien autre que le commencement du terrible, qu’à peine à ce degré nous pouvons supporter encore; et si nous l’admirons, et tant, c’est qu’il dédaigne et laisse de nous anéantir.” (Rainer Maria Rilke, Les Élégies de Duino, 1912-1915.) Cette dimension, Penone l’interroge à partir de la nature, de son cycle éternel, dans lequel s’inscrit le temps limité de l’homme, de son immensité dans laquelle s’absorbe l’homme et ses limites, à l’écoute de leur rencontre » (Margherita LEONI-FIGINI, même source que l'image).


(..)



2.2.  Suture squameuse


« Frontality is fatal »
Trees DEPOORTER, 2003, « Madame Lamort and the ultimate Medusa experience », Image and Narrative, Issue 5, The Uncanny,
www.imageandnarrative.be/uncanny/treesdepoorter.htm

« Dans un désordre extrême, mon esprit déroulait des formes hideuses et repoussantes, mais qui étaient pourtant des formes ; et j'appelais informe ce qui était en état, non pas de manquer de forme, mais d'en avoir une telle que, si elle apparaissait, son aspect insolite et bizarre rebûtat mes sens et déconcerta la faiblesse de l'homme. Ce que je concevais ainsi était informe, non par privation de toute forme, mais par comparaison avec de plus belle formes ».
AUGUSTIN, les Confessions, XII, VI, traduction E. Tréhorel et G. Buissou, in Œuvres de saint Augustin, XIV, Desclée de Brouwer, 1962, p. 351.

« Au surplus, l'impassibilité du rocher est à elle seule une menace ».
« Plâtre, lait, sucre, autant de blancheurs minéralisées du dégoût de la blancheur ».
Gaston BACHELARD, 1947, La terre et les rêveries de la volonté, Librairie José Corti, p. 194

« Quand, enfant, je vis pour la première fois prendre le plâtre, j'eus un choc et j'entrai en méditation. Je ne pouvais me détacher du spectacle. Ce n'était encore qu'un spectacle, mais je sentais obscurément à la façon dont j'eus l'esprit saisi jusqu'aux reins, qu'il y avait là quelque chose, dont j'aurais à me servir un jour ».
Henri MICHAUX, 1945, Liberté d'action, Fontaine, p. 25.

« Ceci me fit méditer sur les jolies peaux de nos dames anglaises, dont toute la beauté vient de ce qu'elle est à notre échelle, et que leurs défauts ne peuvent être perçus qu'à travers des verres grossissants; l'expérience prouve alors que le teint le plus lisse et le plus blanc apparaît grossier, rugueux et d'une vilaine couleur ».
Jonathan SWIFT, Les Voyages de Gulliver, traduit de l'anglais par Émile Pons, Gallimard, Folio, 1976, p. 122




La figure-fissure-fistule dit d'abord le temps, « spectre monstrueux d'un univers détruit » (Leconte de Lisle)

Prime image, schize du regard, elle contraint à la contemplation. Placé devant, le Spectateur n'est-il massivement attiré dans l'image [2] comme je le suis ? Énigme des sutures, lieux du vide comme si nous allions être dévorés. L'objet Unheimlich est devant nous comme s'il nous surplombait, - alicui ante os esse dit Ciceron - et c'est pourquoi il nous tient en respect devant sa loi visuelle.

Sa frontalité [3] nous tire vers l'obsession [4]. « Inquiétante étrangeté » de la « chose » hantée d'une présence d'où l'on est vu mais que l'on ne peut voir. Il touche à la solitude, au silence comme la bocca de Penone.

Suture squameuse* d'une peau « grossière, rugueuse et d'une vilaine couleur » (Swift),

« Petit bout » est un objet partiel [5]. Tautologie [6]. Informe au sens augustinien, ce corps morcelé ne peut être qu'un miroir inquiétant. [7]. Dans ce monde inhabité, les matières et les odeurs ont beaucoup d'importance [8] : orifice (os en latin = bouche, gueule), oralité et analité semblent se confondre dans un obscène* évidemment polymorphe. Francis Bacon a peint la figure d'une telle bouche ronde et hurlante, frontale, terrible.




Francis Bacon, Fragment pour une Crucifixion, 1950, Huile sur toile,
http://www.francis-bacon.cx/animals/fragment.html



Un "petit bout" qui devient finalement un « gros bout visuel » assez inquiétant : il se prolonge par une autre béance, le porche lui-même... A se focaliser sur un bout, on n'en oublierait l'autre, tout autant symbolique. On fera retour sur l'orée du lieu... Le seuil est bien cet entre-deux, qui invite tantôt à rentrer, tantôt à sortir...



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Notes :

[1]  James JOYCE, Ulysse, 1922, traduction A. Morel, Gallimard, 1948, p. 39.

[2] Murielle GAGNEBIN, 1994, Pour une esthétique psychanalytique. L'artiste, stratège de l'Inconscient, PUF, Le fil rouge, p. 89.

[3] Frontalité : La norme de représentation des personnages sur les vases grecs est le profil, tandis que « la vue de face se veut l'indice d'une situation singulière : dormeurs, mourants ou monstres sont peints ainsi car ces êtres ont perdu, momentanément ou définitivement, leur statut de vivants et ne communiquent plus avec les êtres qui les entourent. Les voici donc marqués du signe de l'absence, de l'éloignement. (...) En Grèce ancienne, le visage se dit prosopon, tout comme le masque », Alain SCHNAPP, « Troubles de la représentation », Le Monde, 24 avril 1995, compte-rendu de Du masque au visage. Aspects de l'identité en Grèce ancienne, Françoise FRONTISI-DUCROUX, Flammarion, 1995.

Georges DIDI-HUBERMAN, 1992, Ce que nous voyons, ce qui nous regarde, Minuit, p. 180.

[4] Georges DIDI-HUBERMAN, 1995, La ressemblance informe ou le gai savoir visuel selon Georges Bataille, Macula, p. 56.
[5] « Qui affronte le regard du tableau, qui considère le regard du tableau comme un regard, comme on parle du regard qui, dans une machinerie, permet d'inspecter son fonctionnement, affronte du même coup le pouvoir disloquant et mortifère de Méduse. Ce dont il jouit, c'est de la fascination d'un objet partiel qui détaché d'un corps premier, possède lui-même, en tant que talisman ou relique, en, tant que « reste », le pouvoir méduséen de l'organisme dont il a été coupé », Jean CLAIR, 1989, Méduse. Contribution à une anthropologie des arts du visuel, Gallimard, nrf, p. 102.

[6]  « La notion de « bout » porte d'ailleurs, voire supporte en elle-même la notion d'érogénéité, dont on sait la structure essentiellement partielle », p. 94, in Georges DIDI-HUBERMAN, 1985, La peinture incarnée suivi de Le chef d'oeuvre inconnu  par Honoré de Balzac, Minuit.

[7] Georges DIDI-HUBERMAN, 1992, Ce que nous voyons,..., p. 181.

8] Murielle GAGNEBIN, 1984, L'irreprésentable ou les silences de l'œuvre, PUF écriture, p. 238.


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Glossaire :



Discrète : « Dans les siècles passés, au XVIIIe surtout, je crois, les femmes de condition aisée voulant séduire portaient sous leur robe trois jupons superposés, on disait alors des jupes, qui possédaient un nom, la discrète, la friponne, la secrète. S'il n'y avait qu'une jupe, elle n'avait pas de nom. La discrète couvrait les deux autres, les cachait, les annonçait, les mettait en valeur dans une progression, une gradation de la vue, dont elle était la figure emblématique, au jeu, symbolisé par la seconde, puis à l'intimité, représentée par la troisième, un art de la lenteur et de l'attente que la fiction libertine a su utiliser », Francine de MARTINOIR, « les trois jupons », Revue des Deux Mondes, http://www.revuedesdeuxmondes.fr/francais/actuellement_aout2004.htm 


Fistule : (de fistula, tuyau).

1. Sens actuel : orifice ou canal anormal donnant passage de façon continue à un produit physiologique (urine, matières fécale) ou pathologiques (pus), soit vers la surface du corps (fistule externe), soit entre deux organes (fistule interne). L'adjectif « fistulaire » décrit « ce qui présente un canal dans toute sa longueur » (Le Robert).

2. Académie françoise, 1694


Source : Nomenclature du Dictionnaire de l'Académie françoise, 1694
http://www.chass.utoronto.ca/~wulfric/academie/acad1694/94f_n.htm


Friponne : le deuxième des trois jupons superposés dessous la robe des femmes de condition aisée au XVIIIe s (voir Discrète ci-dessus).

Ineinander : l'un dans l'autre. Se rapporter au blog 15 : « des passages IV : estrangement » pour la citation de Hegel, une représentation iconique (Escher) et une formalisation concrète liée au Lieu.

Inframince : concept esthétique développé par Marcel Duchamp pour qui il caractérise généralement une épaisseur, une séparation, une différence, un intervalle entre deux choses, généralement peu perceptibles.


1. En premier, l'inframince signifie « très, très, très légèrement », ce pourrait être" 1/10e millimètre = la minceur des papiers. Mais à ce niveau, le concept signifie "infinitésimal,"ce n'est pas nouveau ni intéressant.
2. En deuxième, l'inframince caractérise n'importe quelle différence que vous imaginez facilement mais n'existe pas, comme l'épaisseur d'une ombre : l'ombre n'a aucune épaisseur, pas même à la précision d'un Angstroem.
3. En troisième, l'inframince qualifie une distance ou une différence que vous ne pouvez pas percevoir, mais cela que vous pouvez seulement imaginer. Le meilleur exemple est la "séparation infra mince entre le bruit de détonation d'un fusil (très proche) et la marque de l'apparition de la marque de la balle sur la cible".
http://www.toutfait.com/issues/issue_2/Articles/obalk.html


Obscène :  mot d'étymologie incertaine,
De obscenus, a, um : 1. de mauvais augure, sinistre, funeste. 2. Indécent, obscène, impur.  3. Dégoûtant, sale, ordurier, affreux.
Pluriel Obscena, orum, n. (obscenum, i, n.) : 1. les parties viriles. 2. les excréments.

« Il s’agit d’abord de redéfinir une notion aux frontières incertaines, aujourd’hui extrêmement galvaudée, et qui engage la littérature ainsi que tous les arts de l’image, y compris les "images nouvelles" (webcams, etc). Les polémiques récentes (C. Millet, Loft Story, etc) ont replacé l’obscénité sur le devant de la scène. Le plus souvent défini de façon réductrice comme une transgression des sphères publique et privée, l’obscène s’avère en fait beaucoup plus complexe, et c’est de cette complexité que cette quinzième livraison de la revue [La voix du regard] voudrait rendre compte, en dehors de tout discours moralisateur simpliste.
« L’obscène, acte ou image? », La Voix du regard, n° 15 , Automne 2002,
http://pedagogie.ac-toulouse.fr/philosophie/lvr.htm#15sommaire 

Viou avait justement évoqué "L'Origine du monde" de Courbet dans le blog précédent : « Petit bout » de « décalages » semble bien réunir les thématiques de l'obscène : direction du regard imposé au Spectateur, monstration de l’intérieur du corps, principe de décomposition par le gros plan, métaphore de la dénudation,  « capacité de l'image » à charrier de fantasme par la couleurs, la référence au rocher, au plâtre...

Secrète : le dernier des trois jupons superposés dessous la robe des femmes de condition aisée au XVIIIe s (voir Discrète ci-dessus).


Squameux(se) : de squame.

1. Écaille (de poisson, de serpent).
2. Lamelle qui se détache de l'épiderme dans certaines dermatoses.


Subjectile : (de subjectus, « placé dessous »).

1. Surface servant de support (mur, panneau, toile) à une peinture (Le Robert).

2. Selon Georges DIDI-HUBERMAN, la subjectio est d'abord l'acte du jet, une projection matérielle (non idéelle, non géométrique) sur un support [sens 1] ; c'est ensuite, et comme conséquemment, une spectularisation : ce qui a été jeté existe dans une distance qui rend visible [sens 2] ; troisièmement, la subjectio est l'acte d'une conversion, car le verbe signifie aussi, en latin, « mettre à la place, substituer » [sens 3] ; il s'agit donc quatrièmement d'une opération de l'écart [sens 4] ; c'est cinquièmement, l'opération d'un retard, car le jet est un atout, il « se met après », il « fait suite ». (...) C'est pour cela que la subjectio ménage son ultime ambiguïté, celle de jeter-sous : c'est à dire montrer, jeter devant nous sous notre regard, - mais aussi « placer par en-dessous », c'est-à-dire dissimuler, « sous » notre regard » [sens 5], p. 37-38, Georges DIDI-HUBERMAN, 1985, La peinture incarnée...

Unverborgenheit :  La particularité du terme grec [alètheia] est en effet d'être construit de manière privative : ce que nous traduisons par " vérité " se dit à peu près " sans cachette ". Pour rendre le grec alètheia, Martin HEIDEGGER dans De l'essence de la vérité, Approche de l'allégorie de la caverne et du Théétète de Platon, 2001, Gallimard, Collection Bibliothèque Philosophie, utilise en allemand le terme unverborgenheit, ce que l'on a traduit, en français notamment, par " dévoilement ", " décèlement ", " non-occultation ".
Roger-Pol DROIT, « La métaphysique dans le tramway », Le Monde, 15.03.2001,
http://www.france-mail-forum.de/fmf22/lit/22poldro.html

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